Conférence d’Al Gore: changement de mentalités face au climat ou business as usual?

8 05 2008

C’est semble-t-il à bord d’un hélicoptère militaire qu’Al Gore (ancien vice-président des Etats-Unis) a aterri sur le campus lausannois pour nous parler du réchauffement climatique et se voir décerner le titre de Dr Honoris causa de l’EPFL. Nous vous proposons un compte-rendu critique de cette conférence inhabituelle presque intégralement basée sur le documentaire Une vérité qui dérange. L’entrée en matièrees est solennelle: « l’humanité dans son ensemble est face à un dilemme et doit prendre une décision vis-à-vis de son foyer planétaire. Il est capital de se demander comment et pourquoi nous en sommes arrivés à cette nouvelle réalité sans précédent! »

Une planète si petite

En 1968 est apparue la première image spatiale de la planète Terre. Très vite, s’est tenu la conférence de Stockholm (1972, décision de réduire les émissions de CFC – gaz réfrigérant des frigos), précurseur du sommet de la Terre de Rio (1992). C’est à ce moment qu’on a réalisé à quel point la Terre était petite et que s’est effondré le mythe selon lequel sa grande taille rendait impensable que l’humain puisse avoir un impact sur elle. Pourtant une petite partie fragile de la Terre ne représentant qu’un millième du rayon terrestre occupe la problématique de cette conférence. En effet c’est dans la troposphère que se trouve le CO2 (un gaz qui absorbe la radiation infrarouge et, de ce fait, transforme l’énergie radiative en énergie thermique). À titre de comparaison, la plupart du carbone de la Terre est trappé dans la croûte terrestre, ce qui lui confère une température moyenne de 15°C, alors que sur Vénus, une planète semblable en taille à la Terre et où le carbone se trouve majoritairment sous forme de CO2 atmosphérique, la température s’élève à 455°C.

Tout a commencé par les travaux de Roger Revelle, publiés en 1957, sur les oscillations saisonnières de concentration de CO2 atmosphérique (liées aux phases de croissance végétale de l’hémisphère nord) ainsi que son augmentation globale sur quelques années. Al Gore fut l’un de ses élèves à Harvard et c’est cette rencontre qui déclencha sont intérêt pour le réchauffement climatique. Dans les anéées 80 et 90, il entreprend de nombreuses actions en tant que député au Congrès des États-Unis. C’est à cette période qu’est publié Earth in the balance, un livre sur les politiques environnementales qui connut un grand succès [1].

Les données présentées traditionnellement pour expliquer et démontrer le réchauffement global sont la corrélation entre la concentration de CO2 atmosphérique et la température moyenne que l’on retrouve par l’extraction de carottes dans les calotes glaciaires des régions polaires et qui permettent d’obtenir une frise géologique des 600 000 dernières années. En montrant des courbes parfois sursimplifiées pour un public scientifique, Al Gore a affirmé que la concentration en CO2 – aujourd’hui de 380 parties par million (ppm) – atteindra 600 ppm dans 60 ans et que la température suivra! Face à ces données catastrophiques, il assure que nous ne sommes pas face à « un problème politique mais moral, éthique et spirituel ». Des températures ponctuelles de plus de 50°C ont été enregistrées en Inde et au Pakistan ces dernières années, entraînant de nombreuses morts. Cette nouvelle tendance se confirme puisque les 9 années les plus chaudes enregistrées au cours de l’Histoire l’ont été pendant la dernière décennie (cela fait environ 100 ans que les températures annuelles sont enregistrées par des méthodes directes).

Des conséquences catastrophiques

Une des conséquences les plus visibles du réchauffement de l’atmosphère est la fonte accélérée des glaciers. Ainsi, dans les Andes (en particulier au Pérou), les glaciers approvisionnent davantage en eau certaines villes que pendant les décennies précédentes (ce qui peut sembler positif dans le court terme) mais un moment arrivera (d’ici quelques années!) où il n’y aura plus de glaciers et donc plus d’eau dans une région autrement désertique. On parle de réfugiés climatiques lorsque des déplacements de populations sont engendrés par de telles situations. Dans l’Himalaya est piégé 100 fois plus d’eau que dans les Alpes. C’est là que naissent les sources des grands fleuves d’Asie et 40% de la population mondiale réside dans ce bassin hydrographique (attention à l’analogie avec les glaciers andins! Plusieurs fleuves européens naissent dans les Alpes mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont approvisionnés par les glaciers, la plupart de l’eau provient plutôt des précipitations. M. Gore s’est bien gardé de nous rappeler cela et ne s’est pas attardé sur la situation en Asie!)

La température de l’atmosphère se répercute sur celle des océans. Ainsi, si le nombre d’ouragans n’a pas vraiment augmenté, c’est bien leur force croissante depuis les années 70 qui inquiète, ainsi que leur apparition récente en des zones inhabituelles (hémisphère sud, notamment au Brésil). En effet la température de l’eau joue sur l’humidité de l’air et la vitesse du vent. Illustrant ses propos par l’effet dévastateur de l’ouragan Katrina (encore une fois, il tire profit du manque de moyens de prévention et d’organisation en cas de crise de la Nouvelle Orléans pour nous montrer des images désolantes), Gore revient sur le phénomène des réfugiés climatiques et décrit le rechauffement global comme le début d’une ère de conséquences (citant les déclarations de W. Churchill après la découverte et l’utilisation de la bombe atomique). Par la récurrence de ces catastrophes, on assiste à une augmentation du coût des dégâts mais aussi à une agmentation de la proportion des biens non assurés, il y a donc une précarisation de la situation de la population.

Global Warming Art« Le climat de la planète est un système non linéaire » souligne Al Gore. En effet, le changement global peut suivre un processus d’emballement: la fonte du permafrost dans les régions arctiques libère du CO2 et du méthane [2] autrefois trappés dans la glace. Autre phénomène d’emballement: la fonte des banquises. Ces dernières consitituent une surface de réflexion blanche qui renvoie dans le ciel la plupart de la lumière qu’elle reçoit. Une fois remplacée par de l’eau liquide océanique, cette surface absorbe beaucoup plus de lumière qui se transforme à terme en énergie thermique, c’est-à-dire en augmentation de la température de l’océan! Pour démontrer que le réchauffement est un phénomène complexe, le conférencier explique qu’une augmentation de 7°C au pôle nord s’accompagne d’une augmentation de 1°C à l’équateur et que cela se traduit par une augmentation globale de 3°C. Un changement de 3°C ne semble pas vraiemnt poser problème lorsqu’on se promène en plein air, mais ce sont autant de jours de gel en moins! Aussi, une partie de l’excès de CO2 rejeté dans l’atmosphère va se réfugier dans les océans mais abaisse son pH. Ces changements dans l’environnement transforment les biotopes et donc les écosystèmes: de nombreuses espèces invasives remontent les lattitudes et les altitudes (cas des moustiques, vecteurs de maladies infectieuses).

Des solutions?

À la notion de choc de civilisations, Al Gore oppose dès lors un nouveau paradigme: « Nous assistons à un choc entre notre civilisation et la Terre. » En présentant la courbe (exponentielle) de l’évolution de la population mondiale depuis 150 000 ans, il insiste: « la population croissante exerce une grande pression sur la Terre à travers ses activités: agriculture, forêts, ressources énergétiques… » Après avoir dressé un tableau très sombre de la situation, images choc à l’appui, Al Gore s’interroge sur la psychologie humaine et sa capacité d’adaptation et de résoluion des problèmes. Ainsi l’introduction d’une nouvelle technologie dans une société qui a d’anciennes habitudes aura des conséquences imprévisibles. La résolution de la crise climatique passerait donc par trois points: a) contrôler l’explosion démographique, b) accomplir une nouvelle révolution scientifique et technologique, c) changer notre façon de penser. Al Gore est convaincu qu’économie et environnement peuvent faire bon ménage, et pour parvenir à ces buts, il demande qu’on mette un prix aux émissions de carbone afin de les incorporer dans les marchés. Pour preuve, il affirme qu’avec la hausse du prix du pétrole et des taxes sur les émissions, le solaire devient compétitif. Pour appuyer ce point de vue, il cite la fin des émissions de CFC responsables du trou d’ozone stratosphérique après leur interdiction par le protocole de Montréal (1987), en oubliant de mentioner que leurs remplaçants – les HFC – s’étaient avérés beaucoup moins nocifs pour la couche d’ozone mais surtout que leur efficatité énergétique était supérieure. Il s’agit là d’un rare cas où l’on découvre facilement un produit de remplacement qui de surcroît est économiquement plus avantageux. Il n’est pas étonnant que ce produit intrinsèquement plus compétitif ait connu un grand succès dans un système basé sur la compétitivité!

Al Gore trahit là la grande faiblesse du capitalisme pour lutter contre la surexploitation d’une ressource particulière: la compétitivité est le premier des prérequis et ce n’est que quand cette ressource commence à s’épuiser que d’autres deviennent compétitives; l’argent n’a pas d’odeur: qu’importe qu’il provienne du pétrole, du Soleil ou d’une éolienne!

Répondons à Al Gore par sa propre invective « Changeons notre manière de penser » et pas seulement de ressource énrgétique, dépassons notre instinct primitif matérialiste et dévoreur de ressources, et apprenons à vivre des intérêts que nous verse généreusement le capital Terre-Soleil au lieu de croquer dedans.

Nikola Castillo

Notes et références:

[1] Sauver la planète Terre : l’Écologie et l’Esprit Humain, réédité en 2007 sous le titre: Urgence planète Terre : l’Écologie et l’Esprit Humain.

[2] Gaz absorbant 20 fois plus de rayonnement infrarouge que le CO2; malgré ce constat alarmiste la plupart du méthane émis provient des termites et d’activités liées à l’homme: élevage du bétail, rizières et activités industrielles.

Source de l’image: Global Warming Art

Pour plus d’information sur l’effet de serre, le changement climatique et la chimie de l’atmosphère, se référer aux notes de cours du Laboratoire de pollution atmosphérique et de sols (http://lpas.epfl.ch/) ou au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (http://www.ipcc.ch), récipiendaire du prix Nobel de la paix à part égale avec Al Gore.

COMMENTAIRE

On reproche à Al Gore de tenir un discours alarmiste et de faire des affaires avec le changement climatique (il est notamment consultant auprès de nombreuses entreprises à travers la firme Generation Investment Management). Dans sa vision capitaliste du monde cela n’est pourtant pas choquant. Si le marché est voué à résoudre tous les problèmes, il ne fait que contribuer à la résolution du problème! Il faut quand même lui accorder le mérite inestimable d’avoir posé sur la table la discussion d’une problématique que les scientifiques peinent souvent à rendre intéressante. Grand orateur et communicateur habile, il mêle l’objectivité de certains constats scientifiques incontestables à des solutions sorties tout droit de l’idéologie néolibérale et qui n’ont rien de plus vrai ou plus magique que n’importe quelle autre idéologie! En annonçant (faut-il lire finançant?) la création d’une chaire de Développement Durable à l’EPFL par l’intermédiaire de Thierry Lombard (de la banque privée Lombard Odier Darier Hentsch & Cie), il est difficile d’imaginer une remise en question du capitalisme financier et de l’économie de marché pour trouver une solution à la crise environnementale. La thématique de l’écologie semble désormais « durablement » arrachée aux écologistes de la première heure!

A paraître dans Point Sud n°30, mai 2008





Insurrection à Oaxaca

14 10 2007

L’état d’Oaxaca, dans l’est du Mexique, a été témoin en 2006 de nombreuses tensions sociales marquées par un grand pouvoir de mobilisation citoyenne et par la violente répression qui a frappé celle-ci.

appologo.pngDans un contexte déjà tendu par des accusation de corruption à l’égard du gouverneur Ulises Ruiz, l’élément déclencheur a eu lieu en mai dernier lorsque le syndicat des enseignants a convoqué des manifestations réclamant des hausses salariales en plein centre touristique de la ville d’Oaxaca (270 000 habitantEs). Face à leur détermination, le gouverneur a choisi la voie de la répression pour ramener la «normalité». Exaspérés par cette réaction, les enseignants – rejoints depuis par d’autres militants – ont constitué le 27 juin l’Asamblea Popular de los Pueblos de Oaxaca (APPO) regroupant 350 organisations unies contre le gouvernement régional d’Ulises Ruiz et exigeant son départ. Cette Assemblée Populaire des Peuples jouit d’une large base sociale et d’une importante pluralité ; son fonctionnement est basé sur le modèle des assemblées des communautés indigènes. Elle est au bénéfice d’un fort soutien populaire et dispose d’un grand pouvoir de mobilisation qui se voit reflété dans de grands mouvements de grève.

Lors d’une marche de femmes dénonçant la répression, celles-ci demandent qu’on leur accorde un certain temps d’antenne sur la chaîne régionale de télévision Canal 9. Face au refus du responsable, elles prennent le studio pour ne le quitter que 3 semaines plus tard, évacuées de force par des paramilitaires le 21 août. De graves émeutes éclatent alors. Le gouverneur Ulises Ruiz demande au président mexicain Vicente Fox (du Parti Révolutionnaire Institutionnel) l’envoi de troupes de la Insurrection, femmes et médias à Oaxaca Police Fédérale Préventive et ce dernier accède à la requête. Ce corps de police à structure militaire envoyé de la capitale mate alors toute contestation dans les rues semant la terreur à son passage. Ce sont évidemment les femmes qui souffrent le plus de ces abus. Plus de 250 personnes sont littéralement capturées et emmenées sans explication dans des prisons éloignées d’Oaxaca par avion, ce dans le but d’amener la confusion et la peur. Il restait en mars 2007 56 prisonnierEs politiques (auxquelLEs on demande la somme astronomique de 25.000 € en échange de leur libération). Flavio Sosa, une des figures de proue de l’APPO à été arrêté après s’être rendu à la capitale fédérale pour trouver une solution au conflit. Il était encore enfermé en mars dans une prison de haute sécurité essentiellement peuplée de narcotrafiquants. On l’accuse d’actes de guérilla urbaines. Son frère a été arrêté sans accusation.

Le rôle des femmes

Patricia Jiménez, pédagogue et fondatrice de la Coordination des femmes d’Oaxaca qui intègre l’APPO, membre du Conseil de coordination de l’APPO et représentante du Syndicat universitaire d’Oaxaca, a voulu insister sur la situation toute particulière des femmes dans ce climat de lutte. Elle était de passage à l’Espace Autogéré de Lausanne le 21 mars dernier, invitée par l’Espace Autogéré, le Collectif féministe antiraciste et Ya Basta – Lausanne. Outre leurs revendications salariales ou les manifestations contre Ulises Ruiz, les femmes doivent mener en parallèle de nombreuses tâches quotidiennes comme s’occuper du soin de la famille et des enfants. Dans de nombreux cas, l’état d’insurrection leur a permis de prendre conscience d’elles mêmes et de l’importance du rôle qu’elles ont tenu pendant les luttes par leur occupation des studios de télévision. A Oaxaca, la discrimination envers les femmes est très forte, on les a toujours réduites aux seules activités domestiques.

appo_guelaguetza.jpgLa prise de la télévision a créé des conditions favorables et les a mises en confiance pour aller au delà. Dans la lutte populaire contre la répression, il y a aussi eu une lutte des femmes pour leur reconnaissance en tant qu’actrices fondamentales de la vie sociale. D’ici la création de la Coordination des Femmes d’Oaxaca (COMO) afin d’exiger davantage d’espaces de participation politique. Pourtant la tâche est dure étant donné le fort attachement parfois inconscient aux valeurs machistes. En outre l’investissement dans des activités politiques n’est pas sans danger dans un tel contexte et certaines femmes ont dû passer dans un état de semi-clandestinité se retrouvant séparées de leur famille. Au sein même de l’APPO, elles ont également lutté pour être présentes dans le Conseil de Coordination qui, malgré une structure très horizontale, ne comporte finalement que 29 femmes sur 200 membres. En effet, la discrimination et le mépris à l’égard des femmes sont encore très forts, tout particulièrement dans les milieux paysans.

La marche vers les studios de Canal 9 a eu lieu le 1er août. On y réclame un temps d’antenne pour dire ce qui est tu par cette chaîne publique et dénoncer la collusion entre pouvoir et médias et désinformation délibérée. Le rôle de diffusion de l’information qu’ont joué les occupantes de Canal 9 est aujourd’hui largement salué par l’APPO mais la répression est toujours présente. Les femmes qui ont osé conduire des débats sur les plateaux de télévision sont parfois menacées. Mais elles ne perdent pas l’espoir et réclament un état de paix, dignité, justice mais surtout la fin de la discrimination des femmes. L’un des slogans qui a le mieux illustré leur combat a été « Le poing de la femme vigilante contre le pouvoir ».
Sources et infos supplémentaires :
http://www.oaxacalibre.net
http://www.asambleapopulardeoaxaca.com/
http://www.oaxacarevolt.org/
http://www.radioplanton.mx.kz
http://www.narconews.com
http://www.wikipedia.org
http://www.lecourrier.ch

Publié dans Point Sud n°27, avril 2007





De l’Histoire écrite comme de la poésie: Les visages et les masques, d’Eduardo Galeano

14 10 2007

eduardogaleano.jpgLes visages et les masques est la deuxième partie de la trilogie Mémoire du feu. Ce livre raconte l’Histoire de l’Amérique – et en particulier de l’Amérique Latine – au cours des 18 et 19ème siècles. Un narrateur omniscient décrit de très prés les scènes l’une après l’autre. On s’intéresse aussi bien aux grands événements politiques qu’à la vie quotidienne et privée de simples gens. Le style original du livre, construit comme une chronologie de récits très courts, envoûte le lecteur dans une trépidante aventure qui ne s’achève jamais.

Galeano mêle mythologie précolombienne, christianisation et conquête en nous faisant voler d’une scène à l’autre : du coeur de la jungle aux ports du Pacifique, des plaines de l’Uruguay aux montagnes du Pérou. De nombreux personnages apparaissent à plusieurs reprises et nous parlent. Nous partageons leurs épopées souvent tragiques et l’évolution de leur caractère. Du rebelle indigène Túpac Amaru II au Pérou au mouvement souverainiste de Simón Bolívar en passant par le mentor de ce dernier, Simón Rodríguez ; lui qui affirmait : « Dans les écoles, filles et garçons doivent étudier ensemble. En premier lieu car c’est depuis qu’ils sont enfants que les hommes apprendront à respecter les femmes ; en deuxième lieu parce que c’est ainsi que les femmes apprendront à ne point craindre les hommes » (1826).

Cet ouvrage – qui demeure un recueil d’épisodes historiques subjectivement choisis par l’auteur – permet une meilleure compréhension de certains enjeux actuels de l’Amérique Latine. Les questions de souveraineté nationale face à l’arrogance impérialiste des puissances coloniales ou le pillage brutal des ressources par d’autres états ne sont pas des problèmes exclusifs à notre époque. La nature des échanges commerciaux transatlantiques préfigure l’endettement de la plupart des pays latinoaméricains. A ce titre un exemple très parlant est l’exportation des matières premières au détriment du développement de manufactures. Cette situation a d’abord profité à la Grande Bretagne puis très vite aux Etats-Unis d’Amérique. Contrairement à leurs voisins méridionaux, ces derniers ont très vite su protéger leur marché intérieur en interdisant la navigation sur leurs fleuves de barques « construites à l’étranger et ne possédant pas de quille faite de bois nord-américain » (1850).

Enfin, on observe très vite que la plupart des révoltes n’aboutit qu’au remplacement d’anciens maîtres par des nouveaux, soient-ils étrangers ou « faits maison ». Ce ne sera que dans le volume suivant Le siècle du vent que les idées anti-pouvoir des frères Flores Magón fleuriront au Mexique.

Eduardo Galeano, Mémoire du feu II – Les Visages et les masques, Le Siècle du vent (Plon 1985 et 1988) (Memorias del fuego II – Las caras y las máscaras, 1984)

Autres textes d’Eduardo Galeano en français sur: http://risal.collectifs.net/spip.php?auteur63

Publié dans Point Sud n°25, janvier 2007





Journée de la Coopération 2006

14 10 2007

Nous consacrons le présent dossier à la coopération suisse. Voulant de bonne foi s’engager dans les activités d’IdM ou dans la coopération en général, beaucoup d’étudiantEs souhaitent en savoir davantage sur la position de la Suisse sur cette question et comment est apparue la notion d’Aide au Développement. En ce sens nous profitons pour vous présenter un résumé de la Journée de la Coopération 2006 qui s’est déroulée le 23 novembre dernier à l’EPFL en guise d’introduction de ce dossier et à laquelle IdM a participé.

La journée a commencé par un discours de bienvenue du président de l’EPFL, le professeur Patrick Aebischer. Ce dernier a souligné l’importance historique de la Coopération à l’EPFL et que la coopération au sens d’une école d’ingénieurs revenait à développer des techniques qui servent à aider. Le budget de l’unité cooperation@epfl est de 6 millions CHF dont 85% proviennent de financements extérieurs.

Durant cette journée, l’accent a été mis sur l’importance de l’accès à l’information comme outil de Développement ; Internet y jouant un rôle capital. Jacqueline Schmid a présenté le rôle de la DDC puis a donné la parole aux chercheurs présentant leurs travaux de collaboration scientifique. On notera le programme de biotechnologie avec l’Inde, le développement d’une antenne en bois au Cameroun, l’urbanisation dans les grandes villes en Afrique de l’Ouest, les transports ou le traitement de l’eau en Colombie. Le professeur Eric Goles, de l’Université Adolfo Ibáñez au Chili, a présenté l’exemple assez parlant du développement de la recherche au Chili qui, grâce à une série de particularités, est devenu hautement compétent dans des disciplines tel que l’Astronomie et les Mathématiques. Le programme a débuté voilà une trentaine d’année. Il a visé à fortement augmenter le nombre de thèses de doctorat effectuées au Chili avec notamment le soutien financier de la Banque Mondiale. La stratégie a été de commencer par le lancement des sciences de base pour ensuite développer la recherche en ingénierie et finalement aboutir à des applications en collaboration avec les industries locales. Mais la réussite du Chili n’est pas uniquement due à une planification stratégique politique. A la suite du coup d’état d’Augusto Pinochet, de nombreux universitaires ont fui le pays, ont continué leur carrière à l’étranger, puis y sont rentrés de manière plus ou moins soudaine à la fin de la dictature militaire.

Pour finir, le professeur Vijai Modi étudie à l’université de Columbia à New York l’évolution globale du Développement pour essayer de trouver de meilleurs outils de coopération. L’Earth Institute qu’il dirige analyse des projets pilote appelés Millenium Villages Project où l’on tente d’arriver aux Objectifs du Millénaire en matières de Développement fixés par l’ONU dans 80 villages d’Afrique. Cette dernière conférence a généré de nombreuses réactions de la part de l’assistance et a soulevé la question des différents impacts que peuvent avoir la technologie et les intérêts politico-économiques dans les stratégies pour l’amélioration des conditions de vie dans les pays du Sud. A quoi le conférencier a répondu : « Il faut résoudre le problème de la mauvaise gouvernance avant de s’attaquer à d’autres questions. » Sur cette déclaration, l’EPFL n’a-t-elle pas les moyens de faire pression sur certains de ses partenaires privés qui y sont pour beaucoup dans la mauvaise gouvernance des pays du Sud ?

Les présentations des différents intervenants sont consultables sur le site web de coopération@epfl: http://cooperation.epfl.ch/page64142.html

Publié dans Point Sud n°25, janvier 2007





Hitz egin ! Adierazpen askatasunarengatik [1]

14 10 2007

J’ai récemment appris que dans la démocratie athénienne, les responsables politiques n’étaient pas élus. Scandale! s’écrieront les dirigeants de nos démocraties modernes. S’ils n’étaient pas élus, c’est parce qu’ils étaient tirés au sort ! En effet, dans la cité, tout citoyen devrait être à même de “s’occuper des affaires de la cité”, ou faire de la politique.

Passons à présent à la liberté d’expression – un droit inscrit dans l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et que l’on brandit souvent dans nos chères démocraties. Je ne remettrai pas en cause ce droit. Le problème est beaucoup plus subtile lorsque les citoyenNEs renoncent par eux-mêmes et par elles-mêmes à exercer ce droit que lorsqu’on les empêche de s’en servir.

hitz.gifAlors que je réfléchissais à tout cela, je suis tombé cette semaine sur un vieux vidéo-clip passé sur M6 en 1995. Il s’agissait du groupe basque Negu Gorriak et de leur tube Hitz egin ! (Parle !). M6 soutenait à l’époque l’engagement militant de ces musiciens pour que nous nous exprimions touTEs, ou négligeait-elle l’impact que pourraient avoir sur son public des paroles hurlées dans un micro en langue basque ?

Tout comme en politique, j’ai l’impression que des professionnels et des spécialistes de l’information vouent un intérêt particulièrement pervers à ce que nous, citoyennes et citoyens, les laissions s’exprimer à notre place. Sous cet angle-là, que penser de l’arrivée du Matin Bleu ?

CertainNEs y ont peut-être vu la menace d’une transmission de l’information à sens unique et à pensée unique. Qu’on se rassure! Son confrère 20 minutes est venu garantir la diversité de la presse tout comme le fait le parti démocrate à l’égard du parti républicain dans le système états-unien. Mais la réalité est triste à voir. Cela ne vous choque-t-il pas que la masse de lecteurs et lectrices est perdu tout lien avec l’(in)formateur à par celui d’être sa clientèle? Organisons-nous pour que chaque communauté, chaque groupe social s’exprime en son nom et cesse de se limiter à consommer une information faite pour elle mais pas par elle. Usons donc de notre liberté d’expression ! Servons-nous de canaux interactifs par lesquels tout le monde soit émetteur et récepteur de messages. Comme le disait le journaliste d’investigation belge Michel Collon lors d’une conférence à Genève, “Nous sommes touTEs journalistes”, et je rajouterais touTEs politicienNEs dans le sens athénien.

Bonne lecture!

1. En Basque, Parle ! Pour la liberté d’expression

Edito publié dans Point Sud n°24, juin 2006





Les répercussions mondiales d’un acte des plus banals

14 10 2007

Mener une fourchette à sa bouche, ce geste quasi machinal que l’on exécute quotidiennement ici dans le Nord ne l’est pas pour tout le monde et ne le sera peut-être pas pendant les années à venir. Le problème peut être séparé en deux aspects qui n’en demeurent pas moins intimement liés : d’abord les limites naturelles du système Terre à fournir de la nourriture à une population humaine toujours grandissante – ainsi qu’à sa population d’animaux domestiques – tout en voulant préserver la faune sauvage; ensuite l’organisation humaine et son lot d’inégalités qui empêchent l’accès aux ressources – alimentaires ou non – à certaines couches de la population mondiale.

aztec_shared_meal.jpgLes décideurs ont tendance à oublier ce deuxième volet et tentent de résoudre le problème par des réponses purement techniques : augmentation des rendements agricoles. Génie génétique, politiques démographiques, etc. En tant que futurs ingénieurs nous ne pouvons négliger ces aspects mais nous voulons conjuguer notre réflexion aux aspects politiques ainsi qu’aux habitudes alimentaires et à leurs évolutions, qui peuvent avoir des conséquences d’une très grande ampleur (régimes basés sur la viande et sur l’importation de produits exotiques au Nord ; cultures d’exportations au Sud).

C’est pourquoi nous espérons que Cap Sud sera l’occasion de faire le pont entre le monde des ingénieurs que représente l’EPFL, les ONG consacrées à l’aide au développement, les chercheurs en sciences sociales, et enfin le monde de l’agriculture.

Dans ce numéro de POINT SUD, vous trouverez une série d’articles liés à la problématique de l’alimentation. Il s’agit soit de textes originaux, soit de textes proposés par différentes organisations invitées à Cap Sud.

Par la publication de ce journal, nous espérons compléter les idées qui seront exposées et débattues lors des conférences et de l’espace de rencontre durant Cap Sud. Nous vous encourageons vivement à nous faire part de vos commentaires et vous souhaitons une excellente lecture et une bonne semaine Cap Sud.

Edito publié dans Point Sud n°23 numéro spécial Cap Sud, avril 2006





Semaine sur l’asile à la CAP

14 10 2007

Du 5 au 9 décembre dernier s’est tenu à la CAP (Cafétéria Autogérée Permanente [1]) de l’Unil une semaine de soutien aux requérants d’asile déboutés sur qui pèse un ordre d’expulsion.

sticker.gifLa polémique concernant ce sujet est apparue dans le canton de Vaud lorsqu’en été 2004, le conseiller d’Etat Jean-Claude Mermoud a pris les rènes du dossier du renvoi (l’expulsion du territoire helvétique) de 523 requérants auxquels on a refusé l’asile en Suisse. Plusieurs de ces personnes vivent et travaillent en Suisse depuis de nombreuses années et leurs enfants ont grandi ici. La lenteur du processus administratif a fait que ces refus et les avis d’expulsion qui s’en ensuivent ne soient communiqués aux intéressés que plusieurs années après la première demande.

Le ton est encore monté fin 2005 lorsque le Service de la population a décidé de mettre en pratique l’interdiction de travailler pour les requérants déboutés dictée par le même conseiller UDC ; ceci augmentant encore davantage la pression et l’abandon auxquels sont soumises ces familles. M. Mermoud a même menacé de sanctions les employeurs qui leur donneraient du travail. Cette politique de ” chasse à l’homme ” a suscité un fort rejet dans une large tranche de la société vaudoise dont nombre d’associations, d’élu.e.s, de mouvements religieux ou tout simplement d’individus.

Voici donc le cadre dans lequel la CAP a organisé un espace d’information, de débat et de soutien pendant une semaine. De petites conférences et des protections se sont succédé. En particulier, Christophe et Graziela, de la Coordination Asile Vaud nous ont présenté une approche historique de la problématique de l’asile et du mythe de la tradition humanitaire de la Suisse. Ainsi, les autorités ont partiellement forgé la réputation du pays en acueillant pendant la Guerre Froide, les dissidents hongrois ou tchécosolvaques qui fuyaient le régime soviétique. Mais cette politique d’acueil les bras ouverts est loin d’être la norme en Suisse.

La Coordination Asile dénonce l’attitude méfiante de l’Etat pour qui tout requérant est un tricheur potentiel. De plus il est incohérent d’exiger des visas au moment même où les conflits surgissent et que le besoin des personnes en détresse est le plus important (politique appliquée avec les ressortissants des Balkans pendant la guerre du début des années 1990).

D’autre part, un reportage de la TSR nous a fait découvrir le centre de détention de Frambois, à Genève : véritable symbole de la spirale kafkaïenne des expulsions. Des gens sont retenus dans cette prison afin d’être à disposition de la police le jour où la justice décide de leur expulsion; seulement ce jour n’arrive que rarement et les détenus doivent être relâchés. Bilan : des êtres humains auxquels on a refusé le séjour en Suisse (rappelons qu’il ne s’agit pas d’un crime de leur part) sont enfermés 24h/24 dans un bâtiment au tarif de 200 CHF par jour à la charge de l’Etat… Dans un registre légèrement différent, une rencontre avec des militant.e.s de la régularisation des sanspapiers en Espagne a eu lieu jeudi soir avec la participation de syndicalistes d’Espagne qui nous ont parlé des différentes politiques de régularisation des sans-papiers dans ce pays sous les gouvernements successifs de Droite et de Gauche.

A la CAP même on pouvait retrouver une exposition de photos ainsi que des récoltes de signatures pour demander l’interruption des renvois. Il faut dire que la manifestation a connu un franc succès, surtout à midi lors des repas. Enfin le Zelig a collaboré à l’événement avec une soirée le mardi soir.

Cette semaine de réflexion est arrivée à un moment particulièrement délicat pendant lequel se prépare au niveau fédéral ce qu’on a surnommé la Lex Blocher, à savoir les nouvelles lois sur les étrangers (LEtr) et sur l’asile (LAsi). Un comité référendaire tente aujourd’hui de combattre ces deux lois qui visent à durcir encore plus les contraintes subies par les requérant et les étrangers qui veulent s’établir en Suisse. A titre d’exemple, la loi sur les étrangers est totalement discriminatoire vis-à-vis des ressortissant.e.s des pays non-membres de l’UE et la loi sur l’asile permettra le doublement du temps de détention maximum à la prison de Frambois.

1. La CAP est un lieu de rencontre autogéré ouvert à la communauté universitaire où on peut manger pas cher à midi. Le local se trouve au BFSH2 (ou Humense, si ça vous branche…)
Pour plus d’informations:

http://www.stoprenvoi.ch
http://www.stopexclusion.ch

Publié dans Point Sud n°22, mars 2006





Quoi de neuf pour 2006?

14 10 2007

L’année 2005 s’est finalement écoulée. Une année de plus à cocher sur nos courtes vies, se demanderont certainEs? Sur le plan international on peut tout de même observer un certain point d’inflexion. L’ampleur des catastrophes naturelles et leur impact médiatique en Occident ont remis à l’ordre du jour les problématiques de la détérioration de l’environnement et du réchauffement global de la planète (auxquelles on pourrait l’épuisement des stocks de pétrole et ses conséquences sur les prix). Plus ou moins liés à ces phénomènes, on observe un changement d’approche des pays “riches” dans leurs relations avec les pays “pauvres”. En effet c’est à la suite du tsunami survenu il y a un an dans le Sud-Est asiatique que certains pays créanciers ont envisagé de petits changements dans le mode de paiement de la dette extérieure des pays les plus touchés (suspension provisoire des remboursements). Plus tard, en juillet, a eu lieu la grande mise en scène orchestrée par le Premier Ministre britannique pour l’organisation du sommet du G8 en Ecosse. Un des moyens d’éradiquer la pauvreté (on peut se demander si ce ne sont pas les individus pauvres que l’on veut éradiquer…) suggérait la remise de la dette des “pays les plus pauvres”. Coup de gueule politico-médiatique ? Cela ne serait pas surprenant, mais ces événements ont tout du moins permis de réorienter partiellement le débat. Autre signe de changement : l’Amérique latine. En décembre dernier, l’Argentine et le Brésil ont annoncé le remboursement par anticipation de la totalité de leur dette auprès du Fonds Monétaire International (FMI) et ne seront désormais plus obligés de se plier aux politiques imposées depuis Washington.
En Bolivie, l’élection d’Evo Morales à la tête du gouvernement fait peur : de nombreuses multinationales parties à la conquête de profits rapides devront probablement – espérons-le – respecter des conditions de travail dignes de ce nom. Là aussi des pourparlers avec l’Espagne ont été entamés pour une réduction de la dette du pays américain envers l’ancienne puissance coloniale.

Le rapport de force entre Premier et Tiers-Monde est en train de changer malgré l’effort infatigable du gendarme états-unien pour montrer qui est le plus fort. Même du côté de l’OMC, lors de la toute récente conférence interministérielle tenue à Hong-Kong, on a parlé de l’interruption dès 2013 des subventions aux exportations agricoles pratiquées par les pays riches et qui étouffent le développement économique des autres pays. Enfin, la montée en puissance du géant chinois – que nous abordons dans le dossier de ce numéro – ne pourra que renforcer ce changement.

Espérons que ce changement ait aussi un impact chez les populations les plus démunies de la planète et qu’il permette une meilleure garantie des droits de l’Homme et de la Femme. C’est ce que nous devons promouvoir depuis les pays développés et non pas un simple réarrangement de l’identité des puissances dans la cours des décideurs.

Edito publié dans Point Sud n°22, mars 2006





Impressions d’un voyage de classe à Cuba

14 10 2007

Environ 35 étudiant-e-s de 4ème année de Chimie et Génie chimique sont parti-e-s à Cuba pendant la pause de février pour leur voyage de classe. Voici quelques impressions personnelles d’un séjour dans un pays pas comme les autres. De par son statut atypique, il est très difficile de classer Cuba (52ème d’après l’Indice de Développement Humain (IDH), l’île ferait partie des pays à haut développement humain, alors qu’elle appartient aux pays “pauvres” si l’on tient compte de son Produit Intérieur Brut en Parité de Pouvoir d’Achat (PIB PPA) puisqu’elle y figure au 91ème rang [1]. Débarquée-s tout juste d’une école et d’un pays parmi les plus riches au monde il est très facile de voir la misère et la pauvreté partout. Pourtant il est nécessaire de relativiser et souhaitable de s’abstraire de cette manie de tout vouloir comparer de manière quantitative pour goûter aux nombreuses qualités et spécificités de Cuba.

Flâner dans les rues de la Havane

800px-dona_paulina.jpgAh! Quel plaisir que de se balader dans les rues de la Havane dont le trafic automobile reste modeste pour une ville de deux millions d’habitants. On y voit des groupes de personnes discuter, assises sur les pas de portes, on entend la chaleur et l’intensité du ” son ” s’échapper des rez-de-chaussée de bâtiments quasi en ruines joué par des musiciens de tout âge. J’ai l’impression d’observer une humanité bien plus vivante et joyeuse que ce qui se dégage des grandes villes européennes: ici les gens sourient, se regardent dans les yeux en se croisant dans la rue et on perçoit que les difficultés économiques ne leur ôte pas leur dignité.

Malgré notre condition de touristes européens aux poches remplies de dollars qui fait que l’on soit constamment abordé par des gens qui cherchent à nous vendre quelque chose, j’ai été positivement surpris par la curiosité (intéressée ou pas) de ces gens. Il est particulièrement choquant qu’un petit dealer de la rue vous demande si vous venez de la partie romande ou alémanique de la Suisse alors que quelques centaines de km au nord du Cuba des diplômés universitaires confondent la Suisse et la Suède! Il faut bien dire que la connaissance de l’espagnol aide évidemment à discuter avec les gens que l’on rencontre mais à nouveau c’est ce désir de discuter même après qu’on leur ait acheté le petit souvenir qui m’a fait plaisir.

En se baladant, on observe de nombreux bâtiments en restauration auxquelles participe souvent le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).C’est dans ces rues étroites que se mêlent des enfants qui jouent, les touristes qui se promènent au milieu de stand de fruits, les grosses voitures américaines des années 50 et la police omniprésente à pied ou au volant de ses Lada soviétiques qui veille à ce que les cubain-e-s ne discutent pas trop avec les touristes… Cela est d’ailleurs bizarre de sentir le regard protecteur et courtois des ” forces de l’ordre ” lorsque ces dernières ont plutôt l’habitude de vous regarder de manière suspecte dans votre pays! Ces atteintes à la liberté individuelle poussent la plupart des cubain-e-s de notre âge avec lesquel-le-s j’ai discuté à s’opposer fortement (au moins dans l’idée) au régime: interdiction de sortir du pays, interdiction de parler avec les touristes, bas salaires, etc. Il y a donc un certain désenchantement dans cette partie de la jeunesse que l’on a rencontré dans les rues. Encore faut-il que ces jeunes de la rue soient représentatifs de la population. Nous avons aussi rencontré des gens bien plus optimistes qui profitaient de ” vacances ” ou du week-end à la campagne dans des campings spécialement aménagés par l’état pour les cubains (ce n’était pas le luxe des hôtels à touristes de la côte urbanisée de Varadero mais correspondrait un peu à ce qu’on appellerait ici le tourisme vert).

Ce sont plutôt des personnes plus âgées qui ont sans doute vu de leurs propres yeux la mise en place du système qui nous parlent avec fierté de leur pays. En particulier une pharmacienne (la cigarette à la main!) qui nous a expliqué avec détail le bon fonctionnement de leur programme pionnier de vaccination des nouveaux nés. Ou aussi la dame qui nous a accueilli la première nuit que nous avons passée à la Havane et qui louait deux des chambres de son appartement.

Repas chez une famille cubaine au centre de la Havane

Après une longue visite au musée de la Révolution que j’ai finie tout seul après que mes camarades fatigués par tant de propagande m’aient quitté, j’ai rencontré Gustavo [2] dans la rue alors qu’un type qui le connaissait essayait de me vendre une photo du Ché. Nous avons sympathisé et me voilà invité à manger chez lui le lendemain. C’est donc avec trois copains que nous allons chez Gustavo. Nous le suivons le long du Prado, un grand boulevard dont la médiane est une allée piétonne à végétation luxuriante et nous accédons à un patio où cohabitent chiens, perroquets en cage et réservoirs d’eau potable – il n’y a donc pas d’eau courante dans le bâtiment. Depuis le patio, de nombreuses portes ouvertes donnent sur des habitations familiales installées au rez-de-chaussée. Ces immeubles délabrés datent sans doute de l’époque coloniale et la plupart des familles ont profité des hauts plafonds pour aménager un second étage où se trouve la chambre à coucher. Au rez, une étroite cuisine, la salle de bain et un salon-salle à manger que guette le regard solennel d’un tableau du commandant Fidel. Gustavo nous confesse que ce portrait sert à rassurer les officiers en cas de visite spontanée de la police.

Avant le repas, la discussion est parfois interrompue par les violents spots publicitaires que vrombit la Fox, captée clandestinement sur une vieille télé couleur. Mais enfermé dans sont tableau, Fidel ne pourra rien contre cette propagande-ci, celle qui vient tout droit de Miami. L’ampleur du contraste est bouleversante. D’un côté Gustavo se plaint des difficultés qu’il a pour nourrir sa famille, du coût des jouets qu’il aimerait offrir à sa fille de sept ans, ou de l’impossibilité pour lui de sortir du pays; de l’autre côté le rêve américain qui réussit à défier toutes les barrières du régime pour se faufiler dans l’esprit de toutes ces cubaines et tous ces cubains assoiffé-e-s de libertés individuelles.

Le repas qu’a préparé Gustavo est prêt. Virginia, sa femme, monte à l’étage avec la petite. Cela nous choque un peu de nous retrouver qu’” entre hommes ” pour manger. Nous sommes assis à table et Gustavo commence par nous servir un jus de banane exquis puis de la salade, du porc et des ” moros y cristianos ” – le plat d’accompagnement par excellence composé de riz et de haricots noirs. C’est un véritable festin! Il nous raconte que la carte d’approvisionnement mensuelle ne lui permet de nourrir sa famille que pendant la première moitié du mois, et ce problème est le même pour tout le monde. C’est donc la raison principale qui explique que la plupart des gens se débrouillent pour trouver de petits boulots ou de petits trafics afin d’arrondir leur fin de mois en se fournissant dans des marchés privés [3]. Ces trafics vont de simples commissions touchées lorsqu’on amène des clients manger la langouste dans un restaurant jusqu’à la prostitution en passant par la vente de rhum, de cigares, de cannabis ou de cocaïne. Ici aussi il semble que les femmes sont dans une situation plus difficile. Officiellement maçon, Gustavo est avant tout musicien percussionniste dans l’âme: le soir de notre première rencontre, il devait jouer dans une sorte de fanfare qui défilait pour le carnaval.

Je dois avouer que l’histoire de l’insuffisance alimentaire me laisse songeur: je suis surpris qu’un pays indépendant modérément développé de 100 x 1000 km n’arrive pas à garantir la sécurité alimentaire de ses 11 millions d’habitants. Serait-ce une manoeuvre du régime pour accuser une fois de plus son ennemi juré? J’ai entendu que pour achever son but d’éducation et santé pour tou-te-s l’état aurait privilégié la culture (commercialement très rentable) de la canne à sucre destinée aux exportations au détriment des cultures vivrières. Pourtant, je reste sceptique après avoir admiré d’immenses étendues de terres (fertiles?) boisées ou laissées à l’état sauvage.

Les politiques scientifiques

Lorsque Cuba avait été proposée comme destination de notre voyage d’études, la réaction générale était qu’il n’y aurait pas de centres de recherche ou d’industrie de pointe dans les domaines scientifiques et techniques à visiter. Pourtant, la politique de l’île a justement été de promouvoir la recherche dans le domaine de la santé et de la biotechnologie en vue d’une autosuffisance alimentaire et médicale. Ainsi, Cuba produit une grande partie des médicaments utilisés en Amérique latine et essaie d’orienter sa recherche dans une direction bien définie. Contrairement à l’Europe et aux États-Unis où la recherche pharmaceutique et biotechnologique obéit exclusivement à la maximisation du profit, la politique cubaine est de rendre service à la population en s’imposant certaines règles particulières du point de vue de l’éthique (en ce qui concerne la recherche scientifique, nous sommes bien d’accord!). Par exemple l’expérimentation sur des animaux est restreinte aux tests pour des médicaments réellement susceptibles de guérir des être humains est de ce fait interdite pour la création de produits cosmétiques. En ce qui concerne un sujet un peu plus délicat: les OGM, un porte-parole du Centre de Génie Génétique et de Biotechnologie [4] que nous avons visité nous a affirmé que ces organismes doivent leur mauvaise image à l’utilisation purement marchande que leur ont conférée les grandes firmes agrochimiques occidentales. D’après lui, les OGM jouissent d’un taux d’approbation bien plus élevé à Cuba car leur utilisation servirait à aider l’agriculteur et non pas à l’asservir.

varadero_beach1.jpgCeci ne sont que quelques impressions d’un idéaliste européen en vacances plus ou moins sympathisant avec certains aspects du régime castriste. Nous avons bien entendu vu plein d’autres choses et goûté les délicieux cigares cubains. La campagne que nous avons en partie visitée dans l’ouest de l’île offre de magnifiques territoires sauvages et montagneux où la culture du tabac s’intègre très bien dans le paysage. Enfin nous avons également passé quelques jours dans un hôtel “all-inclusive” à Varadero dont je parlais plus haut: une espèce de Club Med où convergent les tours organisés de retraités et d’étudiants européens pour donner une faune fort sympathique abreuvée de Cuba libre.
[1] Site web du PNUD: http://www.unpd.org
[2] Prénom d’emprunt.
[3] Par opposition aux marchés d’état, ces marchés privés – par ailleurs tout à fait légaux – rassemblent des petits paysans qui viennent vendre en ville une partie de leur production.
[4] Centro de Ingeniería Genética y Biotecnología. Pour plus d’information, consultez leur site web: http://www.cigb.edu.cu

Publié dans Point Sud n°21, octobre 2005





Entretien sur le Learning Center

14 10 2007

Un drôle de sujet a marqué certaines des conversations de l’année dernière à l’EPFL : le Learning Center. D’après la forte médiatisation et une exposition de maquettes dont a fait objet ce projet, on en retire qu’il s’agit d’un bâtiment à l’architecture spectaculaire et que le financement de son coût élevé n’a pas encore été explicité. Pourtant, sur le campus peu de gens savaient à quoi servirait ce bâtiment au nom bizarre qui pour l’instant n’a fait que donner de la publicité à notre école. Jean-François Ricci, délégué à la présidence nous a reçu en juin dernier pour répondre à quelques questions.

De cet entretien, nous avons fondamentalement retenu que le but du bâtiment est de remplacer la Bibliothèque Centrale devenue trop petite ainsi que d’accueillir de nouvelles fonctionnalités dédiées principalement aux étudiants. Pourtant, concernant son mode de financement, il semble que le basculement vers le privé pourrait marquer un précédent. Visant une recherche de fonds aussi bien auprès des grandes industries que des anciens diplômés qui ont “réussi”, nous entrons dans une dynamique où l’institution universitaire tient plus de l’entreprise source de profit soucieuse de son image auprès des clients consommateurs de savoir que d’un lieu de réflexion qui se trouve au delà des exigences de l’économie. Ainsi, il y a mise en concurrence entre les différentes hautes écoles pour s’arracher les parts de marché des donateurs potentiels. Il faut développer des stratégies et des projets qui permettent d’être choisi par les grands investisseurs. Et si l’on refuse d’entrer dans ce système et bien on se retrouve sans financement. Qu’en est-il de la solidarité entre institutions soeurs? Une distribution équitable du budget publique (voire des donations privées) à tous les centres de formation supérieure correspondant à leurs besoins ne serait pas plus simple? Mais qu’en est-il aussi de la solidarité internationale? Des investissement pour collaborer avec des universités du Sud ne seraient pas plus urgents que la construction d’une telle cathédrale?

Une autre question est à qui revient-il de payer les études universitaires et les infrastructures qui y sont liées : à l’Etat, aux étudiant-e-s, ou à la caste sociale des diplômé-e-s universitaires? En partant du principe que l’ancien-ne diplômé-e va récompenser financièrement l’institution qui l’a formé-e à la suite du gros investissement nécessaire à cette formation, on entre dans une réflexion purement commerciale : comment obtenir la rentabilité maximale en sachant que les coûts annuels de production sont de 50 000 francs par futur donateur potentiel tout en espérant que ce donateur décroche le boulot avec le salaire le plus élevé possible? Ainsi il n’est pas intéressant de former des gens dont le but ne sera pas d’empocher le maximum d’argent ni de conserver des formations universitaires dont les futurs diplômés ne seront pas à même de reverser suffisamment de dons à leur institution. Concernant la première catégorie, la solution nord-américaine est très simple : faites leur payer les 50 000 francs annuels pendant 4 ans et la dette accumulées à la fin de leurs études ne leur laissera aucun autre choix que de tenter de la rembourser aussi vite que possible. Est-ce la direction que nous souhaitons suivre?

POINT SUD: Que signifie Learning Center? Pourquoi choisir un nom anglophone?

J.-F. RICCI: Tout d’abord, c’est un nom de code utilisé dès le début du projet (2001-2002) mais qui n’est pas figé. Puisque le projet était lié à la formation et qu’il s’agirait d’un centre le nom de Learnig Center s’est imposé dans les discussions.

A la question pourquoi Learning Center, nous répondons : ” Si vous avez une meilleure idée, une idée géniale pour un projet, on est prêt à la prendre. ” Mais au delà du nom du projet je pense que le nom du bâtiment sera celui que lui donneront les utilisateurs. D’ailleurs, il était a priori très difficile de trouver un nom adéquat ne sachant pas la forme qu’aurait le bâtiment. Maintenant, compte tenu du choix du jury, les utilisateurs pourront certainement lui donner très vite un nom au même titre qu’ils donnent le nom de Banane au bâtiment de l’université de par sa forme.

Pouvez vous nous rappeler à qui sera destiné le centre? Quelle sera son utilité par rapport aux installations existantes?

La mission principale du Learning Center est d’être un outil pour la formation donc il est destiné avant tout aux étudiants et ceci pour plusieurs raisons.

1) La Bibliothèque Centrale fut dimensionnée en même temps que la première partie du campus (vers 1970). A l’époque, on imaginait à la hausse un horizon du nombre d’étudiants de l’ordre de 2.000 à 2.500. Or on en est actuellement à 6.500 ; les espérances des concepteurs de l’époque sont complètement dépassées. Dès lors, la Bibliothèque Centrale est devenue trop petite.

2) Le campus ayant été créé à la période qui suivait juste mai 68, on ne voulait pas d’étudiants sur le campus qui puissent prendre racine. Il fut créé pour enseigner : on y a construit des salles de cours, des labos, etc. Mais aucun endroit n’a été prévu pour que les étudiants puissent se retrouver seuls ou en groupe pour travailler. Il est paradoxal, aujourd’hui de voir des étudiants un peu partout dans les couloirs avec un “laptop” sur les genoux qui tentent de s’adapter pour essayer de travailler. Le campus n’a pas été créé pour ça et il s’agit d’y remédier.

3) La pédagogie évolue et va être à même d’évoluer dans le sens que les étudiants vont certainement devoir de plus en plus agir proactivement dans leur formation, ce sont eux qui vont aller chercher l’information. Il est donc nécessaire de leur mettre à disposition des outils conséquents pour le faire.

Ainsi, la première fonction du Learning Center est bien sûr de remplacer la Bibliothèque. Il y aura donc toute une partie bibliothèque avec des livres puisqu’on croit encore aux livres ; une partie très importante avec différents types d’espaces de travail adaptés aux besoins. On y trouvera aussi des espaces où les étudiants pourront se retrouver, par exemple pour manger ensemble, donc aussi des espaces de restauration avec différents types de cuisine.

Au delà des services aux étudiants, il y a aussi la volonté que ce bâtiment puisse être ouvert 24h/24 et accessible aussi au public extérieur de manière à être une porte d’entrée pour l’EPFL vis-à-vis de l’extérieur. Enfin, on y trouvera des espaces d’exposition ainsi qu’une grande salle multifonctionnelle qui accueillera des conférences, des présentations ou des concerts. Voici donc les principales fonctionnalités, auxquelles s’ajoutent quelques espaces de bureaux comme le CRAFT, qui est étroitement lié à la pédagogie et au soutien à l’enseignement, plus le coeur du centre de langue.

C’est donc un peu une révolution du concept de bibliothèque tel qu’on le connaissait vers une idée bien plus large qui englobe de nouveaux aspects des techniques d’enseignement.

Au terme de révolution, je préférerais “évolution” qui est un peu différent, puisque cette évolution a déjà commencé avec la mise en réseau des bibliothèques périphériques (celles des différents instituts). Le Learning Center n’implique pas leur suppression ni leur remplacement; il ne s’agit pas de tout centraliser. Il s’agit plutôt d’une politique globale à venir qui doit permettre d’accéder à un catalogue unifié où que l’on se trouve et qui contienne l’ensemble de l’information scientifique présente dans les différentes bibliothèques.

Maintenant, que les livres à proprement parler se trouvent dans une bibliothèque périphérique ou dans le Learning Center, cela dépend de considérations plus locales propres aux instituts. Mais l’idée est tout de même d’avoir une politique globale.

Pour finir de répondre à la question, le Learning Center n’a pas la vocation de vider l’ensemble du campus de sa substance. Il ne va pas se substituer à l’ensemble du campus en attirant par capillarité toute l’information scientifique mais doit plutôt venir en complémentarité. Il faut trouver un équilibre avec le reste du campus concernant l’information mais aussi l’animation, la vie qui est sur le campus.

Le projet POSEIDON promeut l’acquisition d’un ordinateur portable personnel par chaque étudiant-e. Est-ce que cela pourrait entraîner à terme la suppression des salles d’ordinateurs qu’utilisent les étudiant-e-s dans leur section pour les remplacer par des espaces de travail à connexion sans fil?

Poseidon est tout à fait complémentaire au Learning Center. Mais ce projet est encore en développement car je crois que 60% des étudiants ont déjà un “laptop” dont 10 % l’ont acquis via Poseidon. Il s’agit de leur donner la possibilité d’avoir ces “laptops” dans des conditions avantageuses auxquelles s’ajoute le projet de Learning Center: un lieu dans lequel on peut avoir accès à l’information à travers son “laptop”. Mais cette information ne sera pas seulement disponible ici, elle le sera sur tout le campus.

Concernant les salles informatiques, il existe une volonté explicite de la direction de ne pas les supprimer et ce parce que tous les étudiants n’ont pas forcément un “laptop”. Disons qu’il y a une politique de conservation d’un certain nombre de salles, mais aussi de réduction puisque le nombre de “laptops” augmentant, les besoins sont à réévaluer au fur et à mesure de leur acquisition par les étudiants. La question de l’espace n’est pas banale puisque ce sont les salles, les lieux physiques, qui coûtent relativement cher aussi. C’est une des denrées les plus chères en milieu académique.

Est-ce que les locaux des associations d’étudiante-s qui sont aujourd’hui dispersés un peu partout sur le campus pourront être regroupés dans ce bâtiment?

Si on voulait y loger toutes les associations, il faudrait y consacrer la moitié du bâtiment et cela permettrait de montrer la vie du campus mais ce ne serait peut-être pas très raisonnable. Pourtant, à travers l’Agepoly, les étudiants auront bel et bien des locaux dans le Learning Center. Il est effectivement indispensable que la vie associative des étudiants puisse se passer là dedans. Cependant il n’existe pas une volonté de tout regrouper dans le Learning Center et c’est d’ailleurs les étudiants qui nous le disent.

Financement

On parle de 60 millions de francs suisses destinés à la construction de ce nouveau bâtiment ainsi que d’un don de 1 million de la part de M. Daniel Borel, PDG de Logitech. Plus récemment Rolex a annoncé qu’elle ferait une contribution importante mais n’a pas voulu préciser le montant du don. N’y a-t-il pas une contradiction avec la “transparence” que l’on vante si souvent? Est-ce une nouvelle pratique ou s’agit-il du moyen habituel de financement qui a été employé pour la construction du reste de l’école? Pouvez vous nous donner plus d’explications sur les sources globales de financement?

En ce qui concerne la politique de Rolex, on ne peut rien y faire. C’est effectivement une politique générale de cette entreprise qui sponsorise d’ailleurs beaucoup d’événements. Ne pas dévoiler de montants est quasiment leur seule règle. Cela n’empêche que l’on peut imaginer la valeur de ce montant !

Par rapport à la politique générale de financement du projet, notons qu’il s’agit d’un des premiers projets de ce genre à l’EPFL, voire en Suisse, car il se destine très bien à du “sponsoring”. Ce projet est complètement novateur de par son architecture, de par le programme qu’il propose et est à même d’attirer des “sponsors”. C’est aussi notre mission de ne pas créer un bâtiment qui grèverait le budget de l’institution au point qu’on doive amputer des parties de la recherche et de la formation. Les opérations de “fund-raising” qui sont en cours pour ce projet vont donc effectivement se poursuivre. Vous avez mentionné Rolex qui couvre une grosse partie du financement, le don de Daniel Borel, qui date de 2003 déjà, et il y en aura certainement d’autre qui viendront se rajouter. Un des objectifs est d’atteindre environ 50% du financement par le ” sponsoring ” externe, ce qui par rapport aux règles habituelles de construction des bâtiments de l’EPFL est une différence énorme puisque tous les bâtiments ont jusqu’alors été financés à 100% par l’EPFL. Les 50% du cas présent représenteraient une sorte de plus-value.

A la question ” Faudrait-il augmenter les finances de cours pour financer le Learning Center ? “, je réponds clairement non. Une augmentation éventuelle des finances de cours n’aurait que pour objectif, que cela soit bien clair, de pouvoir augmenter sensiblement la possibilité de pouvoir octroyer des bourses.

Actuellement on sait très bien qu’on peut certainement faire mieux en terme de dimension sociale d’accessibilité aux études, donc d’octroi de bourses. Or les cantons sont plus ou moins à la gorge, d’après les derniers débats au parlement, la confédération parle plus d’économies que d’autre chose. Donc si augmentation des taxes il devait y avoir ce serait reversé pour financer un nombre beaucoup plus important de bourses à destination des étudiants qui en ont besoin. Financement du Learning Center et finances de cours sont deux choses complètement séparées.

L’ETHZ a récemment lancé un appel à ses ancienne-s élèves pour participer au financement de l’institution sous forme de dons[1], une pratique très courante en Amérique de Nord. Après l’initiative de M. Borel, l’EPFL aimerait-elle généraliser cette tendance ?

Il s’agit d’une nouvelle pratique qui est très ancrée dans le monde anglosaxon et je pense que c’est quelque chose qui est amené à se développer ici. Notons que c’est une action entièrement bénévole, une certaine forme de retour et de reconnaissance.

Quand on voit qu’il y a des personnes issues de notre école à des postes très important – non seulement Daniel Borel, mais aussi le directeur de Danone ou d’autres – et qui se sont déjà annoncées disposées à contribuer, il est naturel qu’il y ait une sorte de reconnaissance vis-à-vis de l’institution qui a investi des moyens importants pour les former. C’est donc absolument vrai qu’il y a une politique d’essayer de demander aussi aux ” alumni “, aux anciens diplômés de contribuer et le Learning Center est un bâtiment qui se prête très bien à ça.

Ces nouvelles méthodes de financement qui échappent au contrôle public ne risquent-elles pas de créer des déséquilibres croissants entre les budgets des différentes hautes écoles avec d’un côté les EPF et leur bonne image et de l’autre les facultés de certaines universités dont on parle moins dans l’actualité économique et qui ont la corde au cou ?

Il y a là la question de savoir si des institutions draineraient plus de donations que d’autres. Chaque institution a des ” alumni “, et si ces derniers vont donner de l’argent ce sera vraisemblablement à leur institution car l’ancrage à l’alma mater est très fort.

Ensuite je pense que chaque institution a des choses qu’elle peut mettre en valeur: le panorama des donateurs potentiels est très large. Il va d’industries qui sont portées sur la technologie et là il est clair que les EPF sont mieux profilées – quoique ces entreprises sont plus portées vers des partenariats industriels – jusqu’à des fondations qui soutiennent des initiatives dans l’art ou l’Histoire. Vous parliez du grec ancien, s’il y a un centre de compétence qui se crée à un endroit autour de grec ancien, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas une des ces fondations prête à le soutenir. D’ailleurs, si les EPF sont mieux placées pour les partenariats industriels, le nombre d’étudiants qui passent par les facultés de Sciences humaines, de Droit ou de Lettres est de loin beaucoup plus important que celui des étudiants qui passent par l’EPFL d’où un plus grand nombre d’” alumni “.

En revenant aux donateurs potentiels tel que Rolex, à titre personnel il est clair qu’on ne va pas décrier le fait qu’ils veuillent investir à l’EPFL, c’est aussi une question d’image qu’on projette. On ne va pas entrer dans la problématique des ” rankings ” mais ils montrent effectivement que chaque institution essaie de se profiler à un certain niveau en fonction de sa politique. Certaines le feront au niveau international et d’autres au niveau régional.

Pour conclure, dans l’un des scenarii d’utilisation du Learning Center publié sur le site web de l’EPFL il est fait allusion à des vitrines destinées à la vente de sweaters EPFL à la mode des universités américaines, ceci ne constituerait-il pas un premier pas vers la naissance d’un centre commercial sur le site de notre école?

Le Learning Center ne va pas devenir un centre commercial, c’est un centre pour la formation. La possibilité d’acheter des articles estampillés EPFL tel que des trainings, des sweat-shirts, même des gants ou des K-way existe déjà à la boutique Agepoly depuis quelques temps. Donc ce n’est pas quelque chose de nouveau et je ne crois pas qu’il y ait la volonté du coup de créer un énorme centre commercial. C’est effectivement quelque chose de beaucoup plus développé aux Etats-Unis puisqu’on trouve même des sweat-shirts Harvard dans les grands magasins de sport. Ici, on n’en est pas là mais cela permet aussi une certaine promotion de l’image de l’institution. Il est vrai qu’en Suisse, on est toujours un peu réticent, on ne veut pas trop montrer etc. mais il y a en tout cas une demande qui existe. On voit effectivement lors de la tenue de stands par l’école à l’extérieur que les gens qui viennent nous voir apprécient le fait de mettre un logo EPFL sur un sweat-shirt.

Actuellement il y a une demande pour ces objets donc pourquoi ne pas les proposer. On verra d’ici cinq ans comment ça se développe mais je n’ai pas du tout l’impression que ça le fasse au point d’avoir un monstre centre commercial. Pour l’instant c’est en tout cas quelque chose de tout à fait limité. Il y aura effectivement ce qu’on pourrait appeler le pendant de ce qu’il y a actuellement dans la boutique de l’Agepoly qui sera mis – notamment avec ses bureaux -dans le Learning Center.

Autrement, il y aura aussi la librairie : c’est avant tout un lieu où on doit avoir accès à la connaissance. Je pense un peu aux librairies des musées comme par exemple à la Villette où on offrirait des livres sur la science et la technologie. Comme c’est un bâtiment qui sera ouvert au grand public, les gens qui viendront le visiter devront aussi pouvoir accéder à la science et à la technologie s’ils s’y intéressent.

Une autre forme de défendre l’image qui est beaucoup moins mercantile est de ” montrer ” les choses. Dans cette optique, il est prévu de monter des collections de livres anciens sur la science qui sont actuellement à la Bibliothèque Centrale ; cela pourrait donc permettre de montrer l’ancrage à la science. Des objets anciens mais aussi d’autres beaucoup plus récents comme les découvertes de certains laboratoires. La créativité de l’EPFL est très grande, qu’elle soit effectivement aussi montrée au grand public.

Entretien réalisé par Nikola Castillo
[1] Les hautes écoles suisses invitent leurs anciens étudiants les soutenir, La Liberté, 7 mai 2005.

Publié dans Point Sud n°21, octobre 2005