Impressions d’un voyage de classe à Cuba

14 10 2007

Environ 35 étudiant-e-s de 4ème année de Chimie et Génie chimique sont parti-e-s à Cuba pendant la pause de février pour leur voyage de classe. Voici quelques impressions personnelles d’un séjour dans un pays pas comme les autres. De par son statut atypique, il est très difficile de classer Cuba (52ème d’après l’Indice de Développement Humain (IDH), l’île ferait partie des pays à haut développement humain, alors qu’elle appartient aux pays “pauvres” si l’on tient compte de son Produit Intérieur Brut en Parité de Pouvoir d’Achat (PIB PPA) puisqu’elle y figure au 91ème rang [1]. Débarquée-s tout juste d’une école et d’un pays parmi les plus riches au monde il est très facile de voir la misère et la pauvreté partout. Pourtant il est nécessaire de relativiser et souhaitable de s’abstraire de cette manie de tout vouloir comparer de manière quantitative pour goûter aux nombreuses qualités et spécificités de Cuba.

Flâner dans les rues de la Havane

800px-dona_paulina.jpgAh! Quel plaisir que de se balader dans les rues de la Havane dont le trafic automobile reste modeste pour une ville de deux millions d’habitants. On y voit des groupes de personnes discuter, assises sur les pas de portes, on entend la chaleur et l’intensité du ” son ” s’échapper des rez-de-chaussée de bâtiments quasi en ruines joué par des musiciens de tout âge. J’ai l’impression d’observer une humanité bien plus vivante et joyeuse que ce qui se dégage des grandes villes européennes: ici les gens sourient, se regardent dans les yeux en se croisant dans la rue et on perçoit que les difficultés économiques ne leur ôte pas leur dignité.

Malgré notre condition de touristes européens aux poches remplies de dollars qui fait que l’on soit constamment abordé par des gens qui cherchent à nous vendre quelque chose, j’ai été positivement surpris par la curiosité (intéressée ou pas) de ces gens. Il est particulièrement choquant qu’un petit dealer de la rue vous demande si vous venez de la partie romande ou alémanique de la Suisse alors que quelques centaines de km au nord du Cuba des diplômés universitaires confondent la Suisse et la Suède! Il faut bien dire que la connaissance de l’espagnol aide évidemment à discuter avec les gens que l’on rencontre mais à nouveau c’est ce désir de discuter même après qu’on leur ait acheté le petit souvenir qui m’a fait plaisir.

En se baladant, on observe de nombreux bâtiments en restauration auxquelles participe souvent le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).C’est dans ces rues étroites que se mêlent des enfants qui jouent, les touristes qui se promènent au milieu de stand de fruits, les grosses voitures américaines des années 50 et la police omniprésente à pied ou au volant de ses Lada soviétiques qui veille à ce que les cubain-e-s ne discutent pas trop avec les touristes… Cela est d’ailleurs bizarre de sentir le regard protecteur et courtois des ” forces de l’ordre ” lorsque ces dernières ont plutôt l’habitude de vous regarder de manière suspecte dans votre pays! Ces atteintes à la liberté individuelle poussent la plupart des cubain-e-s de notre âge avec lesquel-le-s j’ai discuté à s’opposer fortement (au moins dans l’idée) au régime: interdiction de sortir du pays, interdiction de parler avec les touristes, bas salaires, etc. Il y a donc un certain désenchantement dans cette partie de la jeunesse que l’on a rencontré dans les rues. Encore faut-il que ces jeunes de la rue soient représentatifs de la population. Nous avons aussi rencontré des gens bien plus optimistes qui profitaient de ” vacances ” ou du week-end à la campagne dans des campings spécialement aménagés par l’état pour les cubains (ce n’était pas le luxe des hôtels à touristes de la côte urbanisée de Varadero mais correspondrait un peu à ce qu’on appellerait ici le tourisme vert).

Ce sont plutôt des personnes plus âgées qui ont sans doute vu de leurs propres yeux la mise en place du système qui nous parlent avec fierté de leur pays. En particulier une pharmacienne (la cigarette à la main!) qui nous a expliqué avec détail le bon fonctionnement de leur programme pionnier de vaccination des nouveaux nés. Ou aussi la dame qui nous a accueilli la première nuit que nous avons passée à la Havane et qui louait deux des chambres de son appartement.

Repas chez une famille cubaine au centre de la Havane

Après une longue visite au musée de la Révolution que j’ai finie tout seul après que mes camarades fatigués par tant de propagande m’aient quitté, j’ai rencontré Gustavo [2] dans la rue alors qu’un type qui le connaissait essayait de me vendre une photo du Ché. Nous avons sympathisé et me voilà invité à manger chez lui le lendemain. C’est donc avec trois copains que nous allons chez Gustavo. Nous le suivons le long du Prado, un grand boulevard dont la médiane est une allée piétonne à végétation luxuriante et nous accédons à un patio où cohabitent chiens, perroquets en cage et réservoirs d’eau potable – il n’y a donc pas d’eau courante dans le bâtiment. Depuis le patio, de nombreuses portes ouvertes donnent sur des habitations familiales installées au rez-de-chaussée. Ces immeubles délabrés datent sans doute de l’époque coloniale et la plupart des familles ont profité des hauts plafonds pour aménager un second étage où se trouve la chambre à coucher. Au rez, une étroite cuisine, la salle de bain et un salon-salle à manger que guette le regard solennel d’un tableau du commandant Fidel. Gustavo nous confesse que ce portrait sert à rassurer les officiers en cas de visite spontanée de la police.

Avant le repas, la discussion est parfois interrompue par les violents spots publicitaires que vrombit la Fox, captée clandestinement sur une vieille télé couleur. Mais enfermé dans sont tableau, Fidel ne pourra rien contre cette propagande-ci, celle qui vient tout droit de Miami. L’ampleur du contraste est bouleversante. D’un côté Gustavo se plaint des difficultés qu’il a pour nourrir sa famille, du coût des jouets qu’il aimerait offrir à sa fille de sept ans, ou de l’impossibilité pour lui de sortir du pays; de l’autre côté le rêve américain qui réussit à défier toutes les barrières du régime pour se faufiler dans l’esprit de toutes ces cubaines et tous ces cubains assoiffé-e-s de libertés individuelles.

Le repas qu’a préparé Gustavo est prêt. Virginia, sa femme, monte à l’étage avec la petite. Cela nous choque un peu de nous retrouver qu’” entre hommes ” pour manger. Nous sommes assis à table et Gustavo commence par nous servir un jus de banane exquis puis de la salade, du porc et des ” moros y cristianos ” – le plat d’accompagnement par excellence composé de riz et de haricots noirs. C’est un véritable festin! Il nous raconte que la carte d’approvisionnement mensuelle ne lui permet de nourrir sa famille que pendant la première moitié du mois, et ce problème est le même pour tout le monde. C’est donc la raison principale qui explique que la plupart des gens se débrouillent pour trouver de petits boulots ou de petits trafics afin d’arrondir leur fin de mois en se fournissant dans des marchés privés [3]. Ces trafics vont de simples commissions touchées lorsqu’on amène des clients manger la langouste dans un restaurant jusqu’à la prostitution en passant par la vente de rhum, de cigares, de cannabis ou de cocaïne. Ici aussi il semble que les femmes sont dans une situation plus difficile. Officiellement maçon, Gustavo est avant tout musicien percussionniste dans l’âme: le soir de notre première rencontre, il devait jouer dans une sorte de fanfare qui défilait pour le carnaval.

Je dois avouer que l’histoire de l’insuffisance alimentaire me laisse songeur: je suis surpris qu’un pays indépendant modérément développé de 100 x 1000 km n’arrive pas à garantir la sécurité alimentaire de ses 11 millions d’habitants. Serait-ce une manoeuvre du régime pour accuser une fois de plus son ennemi juré? J’ai entendu que pour achever son but d’éducation et santé pour tou-te-s l’état aurait privilégié la culture (commercialement très rentable) de la canne à sucre destinée aux exportations au détriment des cultures vivrières. Pourtant, je reste sceptique après avoir admiré d’immenses étendues de terres (fertiles?) boisées ou laissées à l’état sauvage.

Les politiques scientifiques

Lorsque Cuba avait été proposée comme destination de notre voyage d’études, la réaction générale était qu’il n’y aurait pas de centres de recherche ou d’industrie de pointe dans les domaines scientifiques et techniques à visiter. Pourtant, la politique de l’île a justement été de promouvoir la recherche dans le domaine de la santé et de la biotechnologie en vue d’une autosuffisance alimentaire et médicale. Ainsi, Cuba produit une grande partie des médicaments utilisés en Amérique latine et essaie d’orienter sa recherche dans une direction bien définie. Contrairement à l’Europe et aux États-Unis où la recherche pharmaceutique et biotechnologique obéit exclusivement à la maximisation du profit, la politique cubaine est de rendre service à la population en s’imposant certaines règles particulières du point de vue de l’éthique (en ce qui concerne la recherche scientifique, nous sommes bien d’accord!). Par exemple l’expérimentation sur des animaux est restreinte aux tests pour des médicaments réellement susceptibles de guérir des être humains est de ce fait interdite pour la création de produits cosmétiques. En ce qui concerne un sujet un peu plus délicat: les OGM, un porte-parole du Centre de Génie Génétique et de Biotechnologie [4] que nous avons visité nous a affirmé que ces organismes doivent leur mauvaise image à l’utilisation purement marchande que leur ont conférée les grandes firmes agrochimiques occidentales. D’après lui, les OGM jouissent d’un taux d’approbation bien plus élevé à Cuba car leur utilisation servirait à aider l’agriculteur et non pas à l’asservir.

varadero_beach1.jpgCeci ne sont que quelques impressions d’un idéaliste européen en vacances plus ou moins sympathisant avec certains aspects du régime castriste. Nous avons bien entendu vu plein d’autres choses et goûté les délicieux cigares cubains. La campagne que nous avons en partie visitée dans l’ouest de l’île offre de magnifiques territoires sauvages et montagneux où la culture du tabac s’intègre très bien dans le paysage. Enfin nous avons également passé quelques jours dans un hôtel “all-inclusive” à Varadero dont je parlais plus haut: une espèce de Club Med où convergent les tours organisés de retraités et d’étudiants européens pour donner une faune fort sympathique abreuvée de Cuba libre.
[1] Site web du PNUD: http://www.unpd.org
[2] Prénom d’emprunt.
[3] Par opposition aux marchés d’état, ces marchés privés – par ailleurs tout à fait légaux – rassemblent des petits paysans qui viennent vendre en ville une partie de leur production.
[4] Centro de Ingeniería Genética y Biotecnología. Pour plus d’information, consultez leur site web: http://www.cigb.edu.cu

Publié dans Point Sud n°21, octobre 2005