Rien d’autre que des faits?

10 11 2007

L’article qui suit était destiné à paraître dans le Flash No 12 du 3 octobre 2007 mais a été refusé en raison de sa longueur (entre 5000 et 7000 caractères). On m’a gentiment suggéré de ne point dépasser les 2000 caractères; ce que j’ai refusé. J’ai préféré réagir par un courrier des lecteurs accessible sur ce site. La version qui suit a été adaptée pour sa consultation sur la toile.

Francisco de Goya, Le sommeil de la raison produit des monstres (1799).Un débat quelque peu houleux a animé l’an dernier les pages du Flash concernant l’introduction des “journaux gratuits” sur le campus. En effet la direction a autorisé – à titre d’essai [1] – l’installation de caissettes sur le site de l’EPFL contre l’octroi d’espaces publicitaires pour l’Agepoly dans leurs pages; jusqu’à ce jour. Dans leur premier article, A. Ichino et G. Gremaud affirmaient: “Dans la presse gratuite, il y a un certain nombre de faits avérés, [...] mais rien d’autre que des faits, et pas de commentaires, car les commentaires sont toujours empreints de l’opinion subjective des journalistes.” [2] Puis, dans leur réplique à la réponse de M. Troyanov – un “intello” opposé aux gratuits [3] – ils dénonçaient ensuite sa “dérive élitiste insupportable et dangereuse, avec des relents fascistes qui rappellent certains épisodes tristement célèbres!” [4]

Au delà de la qualité de leurs articles, je m’interroge sur la nature des deux quotidiens. En effet, à l’occasion de la récente visite de Christoph Blocher, dont le parti fait explicitement preuve de haine raciale, une manifestation contre le racisme a été convoquée. Ce mardi 18 septembre, entre 1500 et 2500 personnes ont défilé à Lausanne d’après l’ATS. Présent sur les lieux, j’ai observé , une cinquantaine d’ados ayant participé à la manifestation s’attaquer à du mobilier urbain puis affronter des agents de police environ une demi-heure après l’arrivée du cortège au palais de Beaulieu. Il paraît que les dégâts ont continué plus tard pendant la soirée mais je n’étais plus là.
Pour les gratuits, il semble que la mission informative d’un journal n’est pas de montrer graphiquement l’action de 90% des gens présents mais bien l’action isolée de moins de 5 % de ces personnes.[5] Je pensais que l’utilisation d’images en journalisme servait à “illustrer” l’ensemble de la nouvelle ou sa partie la plus représentative. Ici outre le titre, on parle de la manifestation et on l’identifie à une scène de confrontation entre des agents anti-émeute et un ado. Ce qui ressort – et en particulier dans le cas de 20 minutes – c’est que les gens qui manifestent leur opposition au racisme sont des citoyens voyous qui attaquent la police.

Je ne conteste pas le droit d’Edipresse et de Tamedia (éditeurs du Matin Bleu et de 20 minutes respectivement) de publier des documents surréalistes. Ce que je conteste surtout c’est que l’EPFL agisse en porte-parole de ces médias douteux maîtres dans l’art de l’amalgame, puisqu’elle diffuse leur message. Participant proactivement à la dissémination des gratuits, elle promeut et cautionne la publication d’articles et de photos comme ceux que je viens de citer.

Quel sens a-t-il de créer une commission d’éthique dont on annonce en grande pompe la création puis on n’entend plus jamais parler, de prétendre que les étudiants apprennent la statistique et à écrire des rapports scientifiques corrects, de revendiquer l’excellence d’une école à tour de bras et à la fois d’être actif dans la diffusion du sensationnalisme le plus grossier? Quelle impression cela dégagerait-il si la une du Flash, afin d’illustrer son article sur la fierté de compter 1700 nouveaux étudiants, montrait la photo d’un jeune homme complètement bourré sur le site de l’école peu de jours avant de commencer ses études à l’EPFL?

Lorsqu’on ose affirmer que les anti-Blocher sèment le chaos, et que cela est censé correspondre à “rien d’autre que des faits”, j’ai peur. Car des gens qui s’opposent au conseiller fédéral il y en a des centaines de milliers et si ceux-ci semaient réellement le chaos nous serions en pleine guerre civile. Le titre de 20 minutes est donc faux et intentionellement biaisé, donc absolument subjectif pour ne pas dire fantaisiste. On est souvent rappelé qu’il ne faut pas prendre position politiquement sur le site de l’école. Or ce qu’affirme 20 minutes dans son titre mensonger tient du discours de l’UDC: la peur infondée. Pourquoi ce journal à capacité d’expression disproportionée devenu membre de la communauté universitaire par contrat bénéficierait-il d’un traitement de faveur par rapport aux gens qui travaillent et étudient à l’EPFL? La dérive dangeureuse c’est de permettre la diffusion sur le campus des idées d’un parti à traver un journal (ou deux, c’est pareil) et d’interdire aux membres de l’école d’y répondre sur ce même campus.

Nikola Castillo
Doctorant en Chimie

Notes:

[1] Nicolas Henchoz, Distribution des quotidiens gratuits sur le campus, Flash No 4, 21 mars 2006.

[2] Alessandro Ichino et Gérard Gremaud, Journaux gratuits sur le campus. Nous, on aime bien…, Flash No 5, 3 avril 2007.

[3] Marc Troyanov, Journaux gratuits: si on arrêtait le massacre? Flash No 4, 20 mars 2007.

[4] Alessandro Ichino et Gérard Gremaud, Journaux gratuits sur le campus. Incongruité en démocratie, Flash No 7, 7 mai 2007.

[5] Le Matin Bleu du 19.09 illustrait sa une par une photo mettant en scène un jeune de dos qui semble s’élancer avec un morceau de panneau publicitaire cassé vers trois policiers anti-émeute. La photo capte l’émotion de peur dans le regard des policiers. Le titre de l’article l’accompagnant annonce “La manif anti-Blocher dérape”. Carton pour le photographe, 20 minutes reproduit exactement la même image, mais fait plus fort: le grand titre de sa une n’est rien de moins que “Les anti-Blocher sèment le chaos”!
Dans la photo publiée, le manifestant de droite n’était pas visible. Sur une autre photo prise par le même photographe, ce sont les deux manifestants qui semblent avoir peur et souffrir l’effet du gaz lacrymogène.
Voir aussi la revue de presse de la TSR.





Courrier des lecteurs: Une “mutation” qui déplaît

14 10 2007

Je regrette la mutation qu’a subie le Flash. L’édito du dernier numéro le dit clairement: «Un journal vite lu.». Des articles courts, des mots croisés suggèrent que le pari est d’imiter les gratuits. Ainsi donc leur arrivée sur le campus a conditionné le style du Flash, qui était là avant eux. Ce nivellement par le bas me rend triste et inquiet. Je regrette ce journal dans lequel on trouvait des articles de remise en question sur le futur de l’Ecole, sur Bologne, sur les cours SHS… de véritables bouffées d’oxygène entre tant d’articles d’autopromotion de l’EPFL. Comment soulever le débat sans recourir à la polémique facile en 1000 caractères? En attendant, je vous recommande la lecture fort intéressante des anciens articles de réflexion du prof. Zuppiroli qu’on ne trouve pas dans les archives électroniques du Flash mais sur le site web de son labo (http://lomm.epfl.ch/page63478.html).

Publié dans le Flash no 12, 3 Octobre 2007