De l’Histoire écrite comme de la poésie: Les visages et les masques, d’Eduardo Galeano

14 10 2007

eduardogaleano.jpgLes visages et les masques est la deuxième partie de la trilogie Mémoire du feu. Ce livre raconte l’Histoire de l’Amérique – et en particulier de l’Amérique Latine – au cours des 18 et 19ème siècles. Un narrateur omniscient décrit de très prés les scènes l’une après l’autre. On s’intéresse aussi bien aux grands événements politiques qu’à la vie quotidienne et privée de simples gens. Le style original du livre, construit comme une chronologie de récits très courts, envoûte le lecteur dans une trépidante aventure qui ne s’achève jamais.

Galeano mêle mythologie précolombienne, christianisation et conquête en nous faisant voler d’une scène à l’autre : du coeur de la jungle aux ports du Pacifique, des plaines de l’Uruguay aux montagnes du Pérou. De nombreux personnages apparaissent à plusieurs reprises et nous parlent. Nous partageons leurs épopées souvent tragiques et l’évolution de leur caractère. Du rebelle indigène Túpac Amaru II au Pérou au mouvement souverainiste de Simón Bolívar en passant par le mentor de ce dernier, Simón Rodríguez ; lui qui affirmait : « Dans les écoles, filles et garçons doivent étudier ensemble. En premier lieu car c’est depuis qu’ils sont enfants que les hommes apprendront à respecter les femmes ; en deuxième lieu parce que c’est ainsi que les femmes apprendront à ne point craindre les hommes » (1826).

Cet ouvrage – qui demeure un recueil d’épisodes historiques subjectivement choisis par l’auteur – permet une meilleure compréhension de certains enjeux actuels de l’Amérique Latine. Les questions de souveraineté nationale face à l’arrogance impérialiste des puissances coloniales ou le pillage brutal des ressources par d’autres états ne sont pas des problèmes exclusifs à notre époque. La nature des échanges commerciaux transatlantiques préfigure l’endettement de la plupart des pays latinoaméricains. A ce titre un exemple très parlant est l’exportation des matières premières au détriment du développement de manufactures. Cette situation a d’abord profité à la Grande Bretagne puis très vite aux Etats-Unis d’Amérique. Contrairement à leurs voisins méridionaux, ces derniers ont très vite su protéger leur marché intérieur en interdisant la navigation sur leurs fleuves de barques « construites à l’étranger et ne possédant pas de quille faite de bois nord-américain » (1850).

Enfin, on observe très vite que la plupart des révoltes n’aboutit qu’au remplacement d’anciens maîtres par des nouveaux, soient-ils étrangers ou « faits maison ». Ce ne sera que dans le volume suivant Le siècle du vent que les idées anti-pouvoir des frères Flores Magón fleuriront au Mexique.

Eduardo Galeano, Mémoire du feu II – Les Visages et les masques, Le Siècle du vent (Plon 1985 et 1988) (Memorias del fuego II – Las caras y las máscaras, 1984)

Autres textes d’Eduardo Galeano en français sur: http://risal.collectifs.net/spip.php?auteur63

Publié dans Point Sud n°25, janvier 2007