Entretien sur le Learning Center

14 10 2007

Un drôle de sujet a marqué certaines des conversations de l’année dernière à l’EPFL : le Learning Center. D’après la forte médiatisation et une exposition de maquettes dont a fait objet ce projet, on en retire qu’il s’agit d’un bâtiment à l’architecture spectaculaire et que le financement de son coût élevé n’a pas encore été explicité. Pourtant, sur le campus peu de gens savaient à quoi servirait ce bâtiment au nom bizarre qui pour l’instant n’a fait que donner de la publicité à notre école. Jean-François Ricci, délégué à la présidence nous a reçu en juin dernier pour répondre à quelques questions.

De cet entretien, nous avons fondamentalement retenu que le but du bâtiment est de remplacer la Bibliothèque Centrale devenue trop petite ainsi que d’accueillir de nouvelles fonctionnalités dédiées principalement aux étudiants. Pourtant, concernant son mode de financement, il semble que le basculement vers le privé pourrait marquer un précédent. Visant une recherche de fonds aussi bien auprès des grandes industries que des anciens diplômés qui ont “réussi”, nous entrons dans une dynamique où l’institution universitaire tient plus de l’entreprise source de profit soucieuse de son image auprès des clients consommateurs de savoir que d’un lieu de réflexion qui se trouve au delà des exigences de l’économie. Ainsi, il y a mise en concurrence entre les différentes hautes écoles pour s’arracher les parts de marché des donateurs potentiels. Il faut développer des stratégies et des projets qui permettent d’être choisi par les grands investisseurs. Et si l’on refuse d’entrer dans ce système et bien on se retrouve sans financement. Qu’en est-il de la solidarité entre institutions soeurs? Une distribution équitable du budget publique (voire des donations privées) à tous les centres de formation supérieure correspondant à leurs besoins ne serait pas plus simple? Mais qu’en est-il aussi de la solidarité internationale? Des investissement pour collaborer avec des universités du Sud ne seraient pas plus urgents que la construction d’une telle cathédrale?

Une autre question est à qui revient-il de payer les études universitaires et les infrastructures qui y sont liées : à l’Etat, aux étudiant-e-s, ou à la caste sociale des diplômé-e-s universitaires? En partant du principe que l’ancien-ne diplômé-e va récompenser financièrement l’institution qui l’a formé-e à la suite du gros investissement nécessaire à cette formation, on entre dans une réflexion purement commerciale : comment obtenir la rentabilité maximale en sachant que les coûts annuels de production sont de 50 000 francs par futur donateur potentiel tout en espérant que ce donateur décroche le boulot avec le salaire le plus élevé possible? Ainsi il n’est pas intéressant de former des gens dont le but ne sera pas d’empocher le maximum d’argent ni de conserver des formations universitaires dont les futurs diplômés ne seront pas à même de reverser suffisamment de dons à leur institution. Concernant la première catégorie, la solution nord-américaine est très simple : faites leur payer les 50 000 francs annuels pendant 4 ans et la dette accumulées à la fin de leurs études ne leur laissera aucun autre choix que de tenter de la rembourser aussi vite que possible. Est-ce la direction que nous souhaitons suivre?

POINT SUD: Que signifie Learning Center? Pourquoi choisir un nom anglophone?

J.-F. RICCI: Tout d’abord, c’est un nom de code utilisé dès le début du projet (2001-2002) mais qui n’est pas figé. Puisque le projet était lié à la formation et qu’il s’agirait d’un centre le nom de Learnig Center s’est imposé dans les discussions.

A la question pourquoi Learning Center, nous répondons : ” Si vous avez une meilleure idée, une idée géniale pour un projet, on est prêt à la prendre. ” Mais au delà du nom du projet je pense que le nom du bâtiment sera celui que lui donneront les utilisateurs. D’ailleurs, il était a priori très difficile de trouver un nom adéquat ne sachant pas la forme qu’aurait le bâtiment. Maintenant, compte tenu du choix du jury, les utilisateurs pourront certainement lui donner très vite un nom au même titre qu’ils donnent le nom de Banane au bâtiment de l’université de par sa forme.

Pouvez vous nous rappeler à qui sera destiné le centre? Quelle sera son utilité par rapport aux installations existantes?

La mission principale du Learning Center est d’être un outil pour la formation donc il est destiné avant tout aux étudiants et ceci pour plusieurs raisons.

1) La Bibliothèque Centrale fut dimensionnée en même temps que la première partie du campus (vers 1970). A l’époque, on imaginait à la hausse un horizon du nombre d’étudiants de l’ordre de 2.000 à 2.500. Or on en est actuellement à 6.500 ; les espérances des concepteurs de l’époque sont complètement dépassées. Dès lors, la Bibliothèque Centrale est devenue trop petite.

2) Le campus ayant été créé à la période qui suivait juste mai 68, on ne voulait pas d’étudiants sur le campus qui puissent prendre racine. Il fut créé pour enseigner : on y a construit des salles de cours, des labos, etc. Mais aucun endroit n’a été prévu pour que les étudiants puissent se retrouver seuls ou en groupe pour travailler. Il est paradoxal, aujourd’hui de voir des étudiants un peu partout dans les couloirs avec un “laptop” sur les genoux qui tentent de s’adapter pour essayer de travailler. Le campus n’a pas été créé pour ça et il s’agit d’y remédier.

3) La pédagogie évolue et va être à même d’évoluer dans le sens que les étudiants vont certainement devoir de plus en plus agir proactivement dans leur formation, ce sont eux qui vont aller chercher l’information. Il est donc nécessaire de leur mettre à disposition des outils conséquents pour le faire.

Ainsi, la première fonction du Learning Center est bien sûr de remplacer la Bibliothèque. Il y aura donc toute une partie bibliothèque avec des livres puisqu’on croit encore aux livres ; une partie très importante avec différents types d’espaces de travail adaptés aux besoins. On y trouvera aussi des espaces où les étudiants pourront se retrouver, par exemple pour manger ensemble, donc aussi des espaces de restauration avec différents types de cuisine.

Au delà des services aux étudiants, il y a aussi la volonté que ce bâtiment puisse être ouvert 24h/24 et accessible aussi au public extérieur de manière à être une porte d’entrée pour l’EPFL vis-à-vis de l’extérieur. Enfin, on y trouvera des espaces d’exposition ainsi qu’une grande salle multifonctionnelle qui accueillera des conférences, des présentations ou des concerts. Voici donc les principales fonctionnalités, auxquelles s’ajoutent quelques espaces de bureaux comme le CRAFT, qui est étroitement lié à la pédagogie et au soutien à l’enseignement, plus le coeur du centre de langue.

C’est donc un peu une révolution du concept de bibliothèque tel qu’on le connaissait vers une idée bien plus large qui englobe de nouveaux aspects des techniques d’enseignement.

Au terme de révolution, je préférerais “évolution” qui est un peu différent, puisque cette évolution a déjà commencé avec la mise en réseau des bibliothèques périphériques (celles des différents instituts). Le Learning Center n’implique pas leur suppression ni leur remplacement; il ne s’agit pas de tout centraliser. Il s’agit plutôt d’une politique globale à venir qui doit permettre d’accéder à un catalogue unifié où que l’on se trouve et qui contienne l’ensemble de l’information scientifique présente dans les différentes bibliothèques.

Maintenant, que les livres à proprement parler se trouvent dans une bibliothèque périphérique ou dans le Learning Center, cela dépend de considérations plus locales propres aux instituts. Mais l’idée est tout de même d’avoir une politique globale.

Pour finir de répondre à la question, le Learning Center n’a pas la vocation de vider l’ensemble du campus de sa substance. Il ne va pas se substituer à l’ensemble du campus en attirant par capillarité toute l’information scientifique mais doit plutôt venir en complémentarité. Il faut trouver un équilibre avec le reste du campus concernant l’information mais aussi l’animation, la vie qui est sur le campus.

Le projet POSEIDON promeut l’acquisition d’un ordinateur portable personnel par chaque étudiant-e. Est-ce que cela pourrait entraîner à terme la suppression des salles d’ordinateurs qu’utilisent les étudiant-e-s dans leur section pour les remplacer par des espaces de travail à connexion sans fil?

Poseidon est tout à fait complémentaire au Learning Center. Mais ce projet est encore en développement car je crois que 60% des étudiants ont déjà un “laptop” dont 10 % l’ont acquis via Poseidon. Il s’agit de leur donner la possibilité d’avoir ces “laptops” dans des conditions avantageuses auxquelles s’ajoute le projet de Learning Center: un lieu dans lequel on peut avoir accès à l’information à travers son “laptop”. Mais cette information ne sera pas seulement disponible ici, elle le sera sur tout le campus.

Concernant les salles informatiques, il existe une volonté explicite de la direction de ne pas les supprimer et ce parce que tous les étudiants n’ont pas forcément un “laptop”. Disons qu’il y a une politique de conservation d’un certain nombre de salles, mais aussi de réduction puisque le nombre de “laptops” augmentant, les besoins sont à réévaluer au fur et à mesure de leur acquisition par les étudiants. La question de l’espace n’est pas banale puisque ce sont les salles, les lieux physiques, qui coûtent relativement cher aussi. C’est une des denrées les plus chères en milieu académique.

Est-ce que les locaux des associations d’étudiante-s qui sont aujourd’hui dispersés un peu partout sur le campus pourront être regroupés dans ce bâtiment?

Si on voulait y loger toutes les associations, il faudrait y consacrer la moitié du bâtiment et cela permettrait de montrer la vie du campus mais ce ne serait peut-être pas très raisonnable. Pourtant, à travers l’Agepoly, les étudiants auront bel et bien des locaux dans le Learning Center. Il est effectivement indispensable que la vie associative des étudiants puisse se passer là dedans. Cependant il n’existe pas une volonté de tout regrouper dans le Learning Center et c’est d’ailleurs les étudiants qui nous le disent.

Financement

On parle de 60 millions de francs suisses destinés à la construction de ce nouveau bâtiment ainsi que d’un don de 1 million de la part de M. Daniel Borel, PDG de Logitech. Plus récemment Rolex a annoncé qu’elle ferait une contribution importante mais n’a pas voulu préciser le montant du don. N’y a-t-il pas une contradiction avec la “transparence” que l’on vante si souvent? Est-ce une nouvelle pratique ou s’agit-il du moyen habituel de financement qui a été employé pour la construction du reste de l’école? Pouvez vous nous donner plus d’explications sur les sources globales de financement?

En ce qui concerne la politique de Rolex, on ne peut rien y faire. C’est effectivement une politique générale de cette entreprise qui sponsorise d’ailleurs beaucoup d’événements. Ne pas dévoiler de montants est quasiment leur seule règle. Cela n’empêche que l’on peut imaginer la valeur de ce montant !

Par rapport à la politique générale de financement du projet, notons qu’il s’agit d’un des premiers projets de ce genre à l’EPFL, voire en Suisse, car il se destine très bien à du “sponsoring”. Ce projet est complètement novateur de par son architecture, de par le programme qu’il propose et est à même d’attirer des “sponsors”. C’est aussi notre mission de ne pas créer un bâtiment qui grèverait le budget de l’institution au point qu’on doive amputer des parties de la recherche et de la formation. Les opérations de “fund-raising” qui sont en cours pour ce projet vont donc effectivement se poursuivre. Vous avez mentionné Rolex qui couvre une grosse partie du financement, le don de Daniel Borel, qui date de 2003 déjà, et il y en aura certainement d’autre qui viendront se rajouter. Un des objectifs est d’atteindre environ 50% du financement par le ” sponsoring ” externe, ce qui par rapport aux règles habituelles de construction des bâtiments de l’EPFL est une différence énorme puisque tous les bâtiments ont jusqu’alors été financés à 100% par l’EPFL. Les 50% du cas présent représenteraient une sorte de plus-value.

A la question ” Faudrait-il augmenter les finances de cours pour financer le Learning Center ? “, je réponds clairement non. Une augmentation éventuelle des finances de cours n’aurait que pour objectif, que cela soit bien clair, de pouvoir augmenter sensiblement la possibilité de pouvoir octroyer des bourses.

Actuellement on sait très bien qu’on peut certainement faire mieux en terme de dimension sociale d’accessibilité aux études, donc d’octroi de bourses. Or les cantons sont plus ou moins à la gorge, d’après les derniers débats au parlement, la confédération parle plus d’économies que d’autre chose. Donc si augmentation des taxes il devait y avoir ce serait reversé pour financer un nombre beaucoup plus important de bourses à destination des étudiants qui en ont besoin. Financement du Learning Center et finances de cours sont deux choses complètement séparées.

L’ETHZ a récemment lancé un appel à ses ancienne-s élèves pour participer au financement de l’institution sous forme de dons[1], une pratique très courante en Amérique de Nord. Après l’initiative de M. Borel, l’EPFL aimerait-elle généraliser cette tendance ?

Il s’agit d’une nouvelle pratique qui est très ancrée dans le monde anglosaxon et je pense que c’est quelque chose qui est amené à se développer ici. Notons que c’est une action entièrement bénévole, une certaine forme de retour et de reconnaissance.

Quand on voit qu’il y a des personnes issues de notre école à des postes très important – non seulement Daniel Borel, mais aussi le directeur de Danone ou d’autres – et qui se sont déjà annoncées disposées à contribuer, il est naturel qu’il y ait une sorte de reconnaissance vis-à-vis de l’institution qui a investi des moyens importants pour les former. C’est donc absolument vrai qu’il y a une politique d’essayer de demander aussi aux ” alumni “, aux anciens diplômés de contribuer et le Learning Center est un bâtiment qui se prête très bien à ça.

Ces nouvelles méthodes de financement qui échappent au contrôle public ne risquent-elles pas de créer des déséquilibres croissants entre les budgets des différentes hautes écoles avec d’un côté les EPF et leur bonne image et de l’autre les facultés de certaines universités dont on parle moins dans l’actualité économique et qui ont la corde au cou ?

Il y a là la question de savoir si des institutions draineraient plus de donations que d’autres. Chaque institution a des ” alumni “, et si ces derniers vont donner de l’argent ce sera vraisemblablement à leur institution car l’ancrage à l’alma mater est très fort.

Ensuite je pense que chaque institution a des choses qu’elle peut mettre en valeur: le panorama des donateurs potentiels est très large. Il va d’industries qui sont portées sur la technologie et là il est clair que les EPF sont mieux profilées – quoique ces entreprises sont plus portées vers des partenariats industriels – jusqu’à des fondations qui soutiennent des initiatives dans l’art ou l’Histoire. Vous parliez du grec ancien, s’il y a un centre de compétence qui se crée à un endroit autour de grec ancien, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas une des ces fondations prête à le soutenir. D’ailleurs, si les EPF sont mieux placées pour les partenariats industriels, le nombre d’étudiants qui passent par les facultés de Sciences humaines, de Droit ou de Lettres est de loin beaucoup plus important que celui des étudiants qui passent par l’EPFL d’où un plus grand nombre d’” alumni “.

En revenant aux donateurs potentiels tel que Rolex, à titre personnel il est clair qu’on ne va pas décrier le fait qu’ils veuillent investir à l’EPFL, c’est aussi une question d’image qu’on projette. On ne va pas entrer dans la problématique des ” rankings ” mais ils montrent effectivement que chaque institution essaie de se profiler à un certain niveau en fonction de sa politique. Certaines le feront au niveau international et d’autres au niveau régional.

Pour conclure, dans l’un des scenarii d’utilisation du Learning Center publié sur le site web de l’EPFL il est fait allusion à des vitrines destinées à la vente de sweaters EPFL à la mode des universités américaines, ceci ne constituerait-il pas un premier pas vers la naissance d’un centre commercial sur le site de notre école?

Le Learning Center ne va pas devenir un centre commercial, c’est un centre pour la formation. La possibilité d’acheter des articles estampillés EPFL tel que des trainings, des sweat-shirts, même des gants ou des K-way existe déjà à la boutique Agepoly depuis quelques temps. Donc ce n’est pas quelque chose de nouveau et je ne crois pas qu’il y ait la volonté du coup de créer un énorme centre commercial. C’est effectivement quelque chose de beaucoup plus développé aux Etats-Unis puisqu’on trouve même des sweat-shirts Harvard dans les grands magasins de sport. Ici, on n’en est pas là mais cela permet aussi une certaine promotion de l’image de l’institution. Il est vrai qu’en Suisse, on est toujours un peu réticent, on ne veut pas trop montrer etc. mais il y a en tout cas une demande qui existe. On voit effectivement lors de la tenue de stands par l’école à l’extérieur que les gens qui viennent nous voir apprécient le fait de mettre un logo EPFL sur un sweat-shirt.

Actuellement il y a une demande pour ces objets donc pourquoi ne pas les proposer. On verra d’ici cinq ans comment ça se développe mais je n’ai pas du tout l’impression que ça le fasse au point d’avoir un monstre centre commercial. Pour l’instant c’est en tout cas quelque chose de tout à fait limité. Il y aura effectivement ce qu’on pourrait appeler le pendant de ce qu’il y a actuellement dans la boutique de l’Agepoly qui sera mis – notamment avec ses bureaux -dans le Learning Center.

Autrement, il y aura aussi la librairie : c’est avant tout un lieu où on doit avoir accès à la connaissance. Je pense un peu aux librairies des musées comme par exemple à la Villette où on offrirait des livres sur la science et la technologie. Comme c’est un bâtiment qui sera ouvert au grand public, les gens qui viendront le visiter devront aussi pouvoir accéder à la science et à la technologie s’ils s’y intéressent.

Une autre forme de défendre l’image qui est beaucoup moins mercantile est de ” montrer ” les choses. Dans cette optique, il est prévu de monter des collections de livres anciens sur la science qui sont actuellement à la Bibliothèque Centrale ; cela pourrait donc permettre de montrer l’ancrage à la science. Des objets anciens mais aussi d’autres beaucoup plus récents comme les découvertes de certains laboratoires. La créativité de l’EPFL est très grande, qu’elle soit effectivement aussi montrée au grand public.

Entretien réalisé par Nikola Castillo
[1] Les hautes écoles suisses invitent leurs anciens étudiants les soutenir, La Liberté, 7 mai 2005.

Publié dans Point Sud n°21, octobre 2005