La présente réflexion a été rédigée après avoir participé à une partie de l’atelier intitulé Pouvoir, science et technique, violence, guerre totale et d’anéantissement dans le cadre du colloque international célébrant le 100ème anniversaire de la théoricienne politique Hannah Arendt tenu les 11 et 12 mai 2007 à l’Unil.
La Science est malade. Affirmation osée, n’est-elle pas ? Il est vrai que la Science nous sert d’incroyables et magnifiques nouvelles presque quotidiennement. J’aurais pu vous raconter un de ces fabuleux exploits mais je préfère prendre un peu de recul et analyser la Science dans sa globalité afin de dépister une de ses maladie. Quel rabat-joie celui là ! Et bien non, si je veux mettre en garde d’une maladie de la Science c’est pour que touTEs ensemble nous opérions à sa guérison.
Deux enjeux majeurs séparent la société hypertechnologique dans laquelle nous vivons de la Techno-Science. En premier lieu, l’ignorance ou le désintérêt des scientifiques de l’impact et des conséquences possibles de leurs travaux liés à leur spécialisation à outrance, d’où une déresponsabilisation du scientifique. En second lieu, le manque, voire l’absence, de communication entre scientifiques et société. Il s’agit de deux questions séparées mais l’une peut avoir de l’influence sur l’autre.
Les instances officielles ont opté pour la création de commissions et comités d’éthique à plusieurs niveaux. A l’EPFL, cette initiative a abouti à la publication d’une charte d’éthique distribuée entre autre avec le diplôme de Master. Assurément, les membres de ces commissions sont sensibles aux questions d’honnêteté intellectuelle, d’indépendance de la Recherche ou de principe de précaution. Ce n’est a priori pas de ces gens là qu’il faudrait se méfier ou avoir peur mais bien des scientifiques qui ignorent carrément l’existence de ces commissions et des réflexions qui y sont menées. M. Gérard Toulouse, président d’une de ces commissions en France au niveau national, propose la création « d’instances de bonne foi », c’est-à-dire favoriser que les gens reconnaissent l’existence de problèmes et se demandent si leur travail contribue réellement à résoudre les problèmes des plus démunis. Oui mais après ? De telles mesures, si je ne m’abuse, me suggère bien d’aller prier le Bon Dieu pour que cesse l’injustice dans le Monde, tout en restant retranché au fond d’une église, en attendant que mon vœu s’exauce ! Sans vouloir entrer dans la création d’un appareil policier, je crois qu’il serait bien plus utile de développer des instances de non mauvaise foi ; à savoir des organismes de contrôle surveillant et rendant transparentes les sources de financement de certaines recherches – en les confrontant aux résultas et conclusions obtenus – ainsi que certaines méthodes de brevetisation des « découvertes » et « inventions ». Un tel système permettrait une meilleure vigilance et conscience [1] de la part du grand public non scientifique, donc de la société.
C’est là qu’on rejoint le second enjeu énoncé plus haut : la communication entre scientifiques et société. Un grand public averti et capable de comprendre ce que font les scientifiques serait à même d’exercer un vrai contrôle démocratique sur la Recherche. M. Toulouse évoquait la démocratie participative mais je doute fortement que ce soit par la création de commission d’experts en éthique dans les hautes sphères que l’on applique la démocratie participative.
C’est donc par une meilleure communication que la population pourra exercer une pression sur la Recherche et ainsi jouir d’une Recherche à son service et non à celui d’oligopoles. Mais un tel processus risque de dévoiler les divergences entre l’intérêt du plus grand nombre et celui de plus-value économique. Un contrôle populaire ne viendrait-il pas entraver le bon déroulement de certains partenariats de recherche entre le public et le privé ? La recherche pharmaceutique ne représente-t-elle pas un des marchés les plus juteux au niveau mondial et la Suisse n’occupe-t-elle pas une place préférentielle dans ce marché ? N’en déplaise à certains, j’appelle la communauté scientifique à favoriser et renforcer le contact avec la société. Ainsi on ne peut s’empêcher de voir dans la création de certaines commissions d’éthique une simple action de façade, un acte permettant au reste des membres de la communauté de se déresponsabiliser puisque les « experts » de la commission sont là pour se poser des questions à notre place. [2]
Dans une autre direction, j’applaudis la création de l’Interface Sciences-Société à travers lequel le citoyen lambda peut écouter et discuter des nouveaux éléments technologiques émergeant dans notre quotidien. Une telle démarche est un excellant moyen de renouer la communication perdue. Mais attention, ne perdons pas une si belle chance de créer un enrichissement mutuel entre le scientifique et la société. Il serait trop facile pour le « camp » scientifique de percevoir cet exercice comme un sauf-conduit pour poursuivre ses recherches en y envoyant le responsable communication-marketing du groupe. Non. Le scientifique doit vraiment percevoir cette communication comme un échange d’égal à égal et c’est dans son intérêt de se rendre personnellement (lui et non pas un spécialiste ne cherchant qu’à légitimer les activités de son labo) à ce rendez-vous pour discuter de ses recherches avec d’autres interlocuteurs qu’habituellement. De tels échanges stimulent à coup sûr la créativité, le sens critique et l’imagination du chercheur et l’immunisent en quelque sorte contre la maladie du travail rituel et machinal bien présents malgré tout parmi les scientifiques. On reprochera que ce processus peut freiner la Recherche mais je suis convaincu qu’elle n’en ressortira que d’autant plus forte du point de vue qualitatif.
Nikola Castillo
Diplômé tout frais en Chimie
[1] conscience au sens d’être conscient de, pas de bonne conscience.
[2] A ce titre je regrette que la première mention officielle à la commission d’éthique au cours de mon plan d’études ait eu lieu le jour où l’on me remettait mon diplôme.
Informations supplémentaires sur :
http://www.unil.ch/arendtsuisse2007
http://ethique.epfl.ch/ mais on n’y trouve que le serment d’Archimède
En cherchant un peu j’ai réussi à retrouver la charte éthique de l’EPFL sur : http://ethique.epfl.ch/webdav/site/ethique/shared/import/migration/CharteA4_1.pdf
